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Visions du réel 25 avril - 3 mai

Nyon 2014

En attendant Godard...

La terre vaudoise est un tout, un vrai pays. On dit « Le Pays de Vaud ». C’est mieux qu’un canton, qu’une province. C’est autre chose.
Jean-Luc Godard, Liberté et Patrie

À l’occasion de ses 45 ans (20 ans sous son nom actuel), le festival de Nyon regardait à la fois au-delà et en-deçà de sa présente édition. Il célébrait son propre passé, à travers la commande d’une soixantaine de films courts à d’anciens cinéastes primés, regroupés sous le nom paradoxal de « Traces du futur », tout en invitant à concourir des réalisateurs appréciés des organisateurs : Jay Rosenblatt, Thomas Heise, Boris Gerrets. On pouvait donc jeter un coup d’oeil en arrière, mais aussi regarder vers l’avant : quelques kilomètres au nord-est de Nyon, toujours au bord du lac Léman, se trouve la petite ville de Rolle, où habite Jean-Luc Godard ; la sélection n’est pas sans nous faire penser à lui, si l’on pense qu’un documentaire en 3D y figurait, intitulé Spiel, en attendant qu’Adieu au langage soit présenté à Cannes. Il valait donc la peine de faire un détour par quelques mots et images qui évoquaient JLG, pour inviter le festivalier à partir de Nyon pour regarder d’un coup les images suisses, tant celles du pays que celles qu’on a vues sur les écrans.

Si on doit juger l’état d’un pays à celui de ses images, alors la Suisse est un pays inquiétant. La multiplication d’affiches politiques agressives et vulgaires en dit plus sur la prétention suisse au multiculturalisme que tout le volontarisme du festival pour en donner une image accueillante : ces affiches sont le véritable drapeau du pays, criard et multicolore. Les images du monde proposées à Nyon n’incitent malheureusement pas plus à l’optimisme.

Pourtant, à Nyon, on entendait peu parler de Godard, peu discourir sur les drapeaux. Ici ou là, c’est le nom de Wiseman qui résonnait, c’est le faible nombre de films dits « engagés » qu’on regrettait. Néanmoins, ces derniers n’étaient pas loin d’être les plus intéressants, les seuls à se battre au nom d’une certaine idée du droit des images à former une nouvelle constitution du monde, un nouvel étendard qui se prolongerait au-delà des frontières du « Pays de Vaud ».

# Mardi 29 avril

IR Planet, Hirofumi Nakamoto - Japon - 2014 - 10’ - Compétition internationale courts-métrages

6.2

Un documentaire expérimental où le cinéaste, enfermé dans sa chambre d’hôtel et muni de sa seule caméra infrarouge, cohabite avec des crabes. Les premières séquences sont belles, on se croit dans un petit jeu vidéo à la première personne (FPS, first-person shooter). La main du réalisateur surgit au premier plan et tâtonne dans l’obscurité, en un geste qui malgré sa modestie, inaugure la volonté de découvrir un horizon infini, que les pixels renouvelleraient sans cesse, et dont l’ambition ne trouverait comme obstacle que ce qui n’est pas à portée de main. Mais le trouble surgit à la vue du genre de zoologie que développe le film : il s’invente une série de clôtures dans lesquelles il enferme quelques crabes qu’il observe se casser la gueule depuis une étagère. De quelques bribes de science-fiction dans son scénario, le réalisateur ne retient que l’idée que sa chambre est un laboratoire d’expérimentations sur des petites bêtes, et restreint la carte de son film aux dimensions d’un Mario primitif.

Inseguire il vento, Filippo Ticozzi - Italie - 2014 - 58’ - Compétition internationale moyens métrages

2.2

Karine, Française vivant en Italie, embaume des cadavres pour que les veillées funèbres et enterrements permettent aux familles de quitter le mort en beauté. Karine, le matin au petit-déjeuner, regarde les photos de défunts comme on parcourt les pages du journal qu’on vient d’acheter. La fascination morbide est évidente : si l’on peut certes être aussi un maniaque de l’actualité et des informations, ce genre de passion est d’un autre genre. Or, le film avance comme s’il enquêtait sur une femme qui tous les matins, descend acheter La stampa. C’est en même temps l’inverse d’une sociologie de la mort à la Norbert Elias : il ne s’agit pas de dire ce qu’impliquent les façons de mourir sur la vie en société, mais l’analogie avec le journal incite à croire que le film prétend que chaque mort donne des nouvelles de la vie. En somme, Karine est une conservatrice de la beauté par delà la mort, une directrice de musée idéale : elle visite d’ailleurs des galeries où sont exposés de superbes crânes. Et si on ne s’attache pas à ce fanatisme conservateur qui s’est trouvé la beauté éternelle pour idéal, c’est qu’on n’a rien compris à la vie.

# Mercredi 30 avril

[Img : Empire of Shame]

Onde, Francesco Bertocco - Italie - 2014 - 16’ - Compétition internationale courts-métrages

1.9

Un hôpital, des patients, des perfusions au premier plan : au loin et flous, des écrans sur lesquels des ondes retranscrivent les oscillations des afflux sanguins. Bertocco préfère la chair aux images impures, il filme l’organique et pas l’informatique. Ce faisant, il déconnecte aussi les mains hospitalières de la production d’images. Son attention obsessionnelle au personnel qui place les patients sous perfusion, retire et remet les pansements, l’empêche de regarder là où le plan devient flou, mais où les idées acquièrent peut-être de la netteté. A la limite de l’iconophobie, le film donne un aperçu de ce qui lui manque, soit la beauté des scènes d’opération de Volte-face de John Woo ou de Wolverine, le combat de l’immortel de James Mangold : chez eux, filmer des mains qui s’agitent, c’était plonger dans le cambouis des images. Dans son éloge de la pureté, Bertocco passe également à côté de son modèle implicite, The Act of Seeing with One’s Own Eye de Stan Brakhage.

Spiel, Bastian Epple - Allemagne - 2014 - 46’ - Compétition internationale moyens métrages

4.4

Dans le casino de Baden-Baden, de riches oisifs jouent à divers jeux, en société ou seuls face à des écrans. Dans le dédale du bâtiment, Bastian Epple se promène avec une caméra qui filme le lieu en 3D. A Nyon, l’ombre de JLG plane naturellement sur la 3D, entre la sortie de 3x3D et celle d’Adieu au langage : seul point commun entre Epple et Godard, les deux s’intéressent aux images planes. Godard passe à la 3D des plans en 2D, Epple filme en trois dimensions des écrans qui réduisent à peau de chagrin l’effet de profondeur que la technique offre. Pourtant, le réalisateur est plus proche du Wenders de Pina ; toujours sur la défensive, Spiel accuse sans cesse le coup. Impossible de tirer quoi que ce soit d’un miroir ou d’un écran de machine à sous filmés avec un attirail pareil, si ce n’est la réduction de l’opération au luxe de ses moyens.

The Claustrum, Jay Rosenblatt - Etats-Unis - 2014 - 16’ - Compétition courts métrages

4.2

Film de found footage réalisé par un habitué du festival de Nyon. Rosenblatt étudie le cas de trois femmes internées, en émettant l’hypothèse qu’elles ne sont « soignées » que pour être libérées conformes à ce qu’attend d’elles la domination masculine. Les images sont issues de films éducatifs traitant de problèmes médicaux variés. Elles possèdent néanmoins l’élégance et le mystère du cinéma classique, mais Rosenblatt n’a de cesse de les réinscrire dans leur contexte d’origine, afin de critiquer à la fois l’usage des images éducatives et de la société patriarcale. En quelque sorte, faire office d’insider, de petit espion. Dans le même élan, Rosenblatt empêche son film de libérer le récit expérimental de son point de départ, et ne fait que reconnaître dans les films médicaux… des films médicaux, et rien d’autre. Le maître reste bon élève jusqu’au bout.

China, I love you, Liu Beilin - Chine/France - 2014 - 40’ - Compétition internationale moyens métrages

0.5

Projeté à la suite de The Claustrum, le film de Liu Beilin emploie également la technique du found footage. C’est également une (très faible) critique de l’intérieur des images de la Chine depuis la Révolution culturelle jusqu’à aujourd’hui. La cinéaste formule une hypothèse sur ces images que l’enchaînement des séquences montées à la va-vite dément pourtant systématiquement. Le parallèle entre bande sonore américaine et bande visuelle chinoise incite à croire que quelque chose de l’hystérie du divertissement américain a contaminé les images chinoises ; ce qu’on voit de celles-ci incite néanmoins à croire l’inverse, que cette hystérie leur est inhérente. C’est précisément ce que montrait L’autobiographie de Nicolae Ceaucescu d’Andrei Ujica avec les images de la Roumanie communiste. Or ici, l’évidence du ridicule l’emporte sur la tentative de démonstration, empreinte de malhonnêteté. Comme un bon film de montage tend à prouver que les archives se tirent généralement elles-mêmes une balle dans le pied, une critique sensée d’un film aussi manipulateur devrait montrer comment le montage se prend les pieds dans ses propres opérations : au milieu de China, I love you, par pur opportunisme, Liu Beilin a casé une séquence où une victime de la répression maoïste raconte l’humiliation qu’elle a subie.

The Empire of Shame, Hong Li-Gyeong - Corée du Sud - 2013 - 92’ - Etat d’esprit

7.3

Le film le plus réussi vu à Nyon. A priori le plus consensuel, aussi, mais c’est parce qu’il pousse l’engagement politique, dont la naïveté supposée était vilipendée un peu partout dans les allées du festival, le plus loin qu’il peut. The Empire of Shame suit le combat d’employés des usines Samsung en Corée du Sud, qui intentent un procès à leur direction pour les avoir exposés à des risques d’accident et de maladie extrêmement élevés. Comme un bon négociateur jouerait cartes sur table, la réalisatrice Hong Li-Gyeong met toutes les images disponibles en jeu. La négociation n’est pas tiède, dans un pays qui n’a pas le dialogue social pour priorité, héritage dictatorial oblige. Le film, loin de l’adoucir, le durcit un peu plus à chaque séquence, haussant son niveau d’exigence plan après plan. Il impose sa voix bien plus fort qu’un délégué syndical qui aurait déjà transigé avec les revendications de ceux qu’il représente. Peut-être délesté d’un poids parce qu’il n’a pas de comptes à rendre, The Empire of Shame n’évite aucune des images qu’il a à sa disposition : défilé de grévistes, procès des dirigeants, documents secrets, assemblées générales, rien ne manque.
C’est une assez bonne variante documentaire de Promised Land de Gus Van Sant, défendu il y a un an sur Independencia. La distribution des cartes qu’il organise répond bien à la démocratie en images de la fiction américaine. Si le spectre du film de GVS plane sur celui de Hong Li-Gyeong, c’est que la bataille étant perdue d’avance, The Empire of Shame visite lui aussi les lieux où le combat vaut la peine d’être mené, fût-ce dans un plan coincé entre deux séquences démontrant la puissance de l’industrie des chaebols. Le récit coréen avance parce qu’il joue obstinément une image contre une autre, un document contre un happening, un patron contre un travailleur, avec l’espoir tenace que la preuve du bien fondé du combat n’est pas dans une image en particulier, mais dans la méthode du film tout entier.

# Jeudi 1er mai


[Img : Shado’Man]

Three Handful of Soil, Yaser Khayyer - Iran - 2014 - 30’ - Compétition internationale courts-métrages

3.9

Three Handful of Soil évoque le retour de la terre à la terre, comme son titre (« trois poignées de terre ») l’indique : une naissance et un décès, dans deux villages différents du Baloutchistan iranien. Le film ressemble surtout à une somme de passages obligés, de rituels qui renvoient une séquence à la signification obscure à une autre où l’on nous explique le sens de tel geste ou de telle prière. À la fois ésotérique et exotérique, le documentaire est d’abord politiquement correct : tout l’inverse de The Empire of Shame, quand une scène avance d’un pas, la suivante s’efforce de reculer d’autant. Mélange gênant de bienséance et de conformisme : on ne voit rien de plus des différentes cérémonies que dans un épisode de « Des racines et des ailes ».

Riding My Tiger, Ascan Breuer - Autriche - 2014 - 40’ - Compétition internationale moyens métrages

5.0

Le jeune réalisateur Ascan Breuer entreprend un voyage vers l’Indonésie, pays de naissance de sa mère, mais le récit a moins le retour aux origines pour point de départ qu’un grand tableau fantasmant une Indonésie rêvée pour motif. L’image en question a fait le trajet inverse, elle est partie de Java pour finir dans un salon autrichien. En repartant dans l’autre sens, Breuer ne fait pas que la confronter à la réalité, il continue à arpenter le tableau. Plutôt qu’être exhaustif, le cinéaste en fait la carte et le cadre de son voyage. Cela donne au film une précision agréable, une ambition abordable. La longue séquence finale ébranle ce schéma : hantée par des esprits, la maison maternelle voit surgir les fantômes. Le cadre initial est débordé, comme si dans le tableau d’origine se cachait une autre image, invisible mais envahissante à force de travail sur le son. L’envie de montrer l’envers du fantasme finit par agacer par sa prétention soudaine à la vérité, sociale et intime.

The Gleaners, Ye Zuyi - Chine - 2013 - 94’ - Etat d’esprit

5.4

Ye Zuyi filme sa propre famille dans une région rurale de la Chine. Il filme comme si Wang Bing avait eu pour seul souci de prouver sa radicalité : une vingtaine de plans fixes qui montrent le travail qu’il reste à accomplir pour donner au film de la consistance. Les séquences où l’on voit la famille travailler sous la pluie battante en sont presque gênantes, et le film est à son meilleur quand il montre l’oisiveté de son metteur en scène. Ye Zuyi rejoue son propre ennui à l’écran, mais il voudrait tout voir et tout avoir : le plan d’ensemble, qui montre à la fois la Chine abandonnée et les travailleurs agricoles, et la précision des gestes de ceux qu’il filme cueillant et labourant la terre. Or, il ne suffit pas de filmer en plan large une famille d’ouvriers pour se saisir de leur rigueur. Film de glandeur plus que de glaneur, il laisse dire un des personnages que le cinéaste est venu surtout pour interroger les anciens du village, mais on ne les entend jamais.

In Sarmatien, Volker Koepp - Allemagne - 2013 - 122’ - Grand Angle

4.1

Raté au Cinéma du Réel, retrouvé ici, Volker Koepp repart dans son dernier film pour une région mythique qu’il a déjà longuement filmée : la Sarmatie, coincée entre la Baltique et la mer Noire (Roumanie, Moldavie, Ukraine, Biélorussie, Lituanie, Russie), a des contours flous. Puisque le film, de manière prémonitoire, touche une actualité brûlante, on peut dire qu’il y a encore moins de peuple sarmate que de peuple ukrainien. La terre que redécouvre Koepp est constituée assez artificiellement, formée autant que dédoublée par le territoire qu’ont défini ses propres images. Ce n’est pas pour autant un palimpseste ou un exercice de style, mais plutôt une énième preuve d’amour. Koepp filme parce qu’il aime, et l’amour est le seul vrai lien entre aujourd’hui et hier. Autrement dit, pour résumer la thèse politique du film : la Sarmatie aime l’Europe depuis toujours, parce que l’Europe, ici représentée par l’Allemand Koepp, l’aime. Le revers de l’amour est pourtant problématique : le rejet de la Russie, teinté d’affirmations identitaires très fortes, ne met pas toujours à l’aise, d’autant plus que la population interrogée dans le film est assez monolithique (une émigration cultivée et europhile autant qu’attachée aux traditions locales). Cette tonalité critique est certes compréhensible historiquement. Mais l’idée, pourtant martelée par les témoins, que la région est un pont entre l’Orient et l’Occident, est battue en brèche par le fait que l’amour des images du présent pour celles du passé s’explique avant tout par un privilège donné au folklore. En un sens, tant mieux : seul un amour sincère pour ces terres peut faire accepter un européisme aussi béat.

Shado’Man, Boris Gerrets - Pays-Bas/France - 2013 - 86’ - Compétition internationale longs-métrages

5.9

Gerrets se place dans la position du challenger qui doit livrer le combat du siècle : filmer quand on ne voit rien, dans une nuit à peine éclairée, des Sierra-léonais qui cumulent les handicaps physiques. Mais le réalisateur fuit le ring au dernier moment, laissant ceux qu’ils filment tous seuls. La solution choisie est plus douteuse encore que le plaisir d’additionner les handicaps comme un golfeur du dimanche. Pourtant, les personnages ne font que ça, se battre et faire des paris. Le film n’en relève aucun, renonçant à la prise de risques. Il veut des séquences fortes ? Il en a, des bagarres en cascade, des menaces mises à exécution ou lancées en l’air. Mais au pire moment, il détourne le regard.

# Vendredi 2 mai

Industrial Revolution, Frederico Lobo et Tiago Hespanha - Portugal - 2014 - 78’ - Compétition internationale longs-métrages

4.0

Tentative de reconstitution de l’histoire industrielle de la vallée du Rio Ave. L’ouverture est intéressante, à l’instar de The Empire of Shame, le film fait avec ce qu’il a : quelques photos, dont certaines coupées en deux à force d’avoir été triturées. Le montage reprend ces fissures pour en faire son modèle, se fixer un cadre, une méthode. Il aide le film à désigner l’endroit où le monde a basculé, où le bord d’une image se détachait déjà du reste. Cette séquence photographique n’est malheureusement pas prolongée, une autre revient seulement pour clore le film. Essentiellement constitué de témoignages d’anciens ouvriers spécialisés, licenciés ou déclassés, le coeur du récit montre à quel point c’est à ses marges que le film a déplacé son seul intérêt. Pour le reste, il ne fait qu’acter la disparition d’un monde qu’il ne peut pas montrer et peine à évoquer. Le film est insignifiant et informe parce qu’il ne cherche jamais à renouer avec des formes qui jadis existaient. Derrière la catastrophe industrielle, il y a des humains : avec ce slogan et une guitare en bandoulière, on ne peut guère faire plus que le film, descendre un fleuve au son de quelques fausses notes en regrettant le passé.

The Forest, Sinisa Dragin - Roumanie/Serbie - 2014 - 72’ - Compétition internationale longs-métrages

4.9

Une enquête sur le tableau qu’ont offert les autorités communistes roumaines en 1947 à Tito, président de la Yougoslavie. Tout le dispositif repose sur la confrontation entre un montage d’images d’archives et une fiction incarnée par le dialogue de deux personnages qu’on ne voit jamais. Une voix off commente en plus les archives officielles. Le fait que l’existence du tableau ne soit jamais évoquée par les images ni par le commentaire laisse la migration de cette image invisible hors-champ, et seul le dialogue le réintroduit dans le film comme un élément de fiction, presque mythique. L’enquête n’est donc guidée que par l’affabulation des deux personnages fictifs, ce qui accuse en retour le caractère quasi-mensonger des archives. Pourtant, le ridicule des mises en scène de l’amitié entre Tito et Ceausescu est déjà transparent sans cette béquille, reproche auquel China, I love you était déjà sujet. Une fois qu’on apprend que le tableau est perdu, sa représentation par des images d’aujourd’hui d’une forêt en train d’être déboisée rend le tout indigeste. D’autant plus que le film s’embourbe dans l’esprit de sérieux avec la diffusion in extenso du célèbre et insoutenable plan montrant les époux Ceausescu fusillés en 1989 par les révolutionnaires roumains.

En Suisse, les trains partent à l’heure. C’est avec regret que je ne suis pas parti en avance de The Forest, pour échapper à ces quelques minutes scandaleuses. Si l’engagement de quelques films a donné à certaines images la même netteté que l’horizon dégagé donnait à la France depuis les rives du lac Léman, cela devait se payer quelque part : avant de voir la vengeance en images, quelques plans ont dit qu’ils étaient plus qu’une province, et ont défini un drapeau.

par Aleksander Jousselin
mardi 13 mai 2014