JPEG - 42.4 ko
spip_tete

Cannes 2014

Quinzaine #1 bis

L’ami des peuples

Sundays, Kraesten Kusk et Natalia Garagiola, 12’

1.8

Premier d’une série de quatre courts-métrages issus de la Nordic Factory, un projet imaginé par la Quinzaine pour faire collaborer deux réalisateurs danois et deux réalisateurs finlandais avec des cinéastes du monde entier (Kirghizistan, France, Zambie, Argentine). Chaque film est réalisé par un binôme scandinave-étranger. Chacun prouve à sa manière que l’idée initiale est un peu courte, pour ne pas dire dépassée. On ne comprend pas bien si c’est l’avènement d’un futur world cinema qui est visé ou l’émergence d’une filiale internationale du MRAP.
Sundays montre une femme et son père, handicapé, qu’elle doit sortir chaque dimanche pour sa promenade hebdomadaire. C’est déjà un dédoublement du projet initial, une rencontre, l’image d’un couple qu’il faudrait réparer avec une petite dose d’amour et d’amitié. Le film donne une représentation banale et routinière de ce qu’est la Nordic Factory : une reprise du même style international et sans saveur, presque français, qui fait la majorité du jeune cinéma mondial. Tout suinte le déjà vu, la caméra portée, le jeu aseptisé et les couleurs froides.
Peut-être la mondialisation culturelle est-elle heureuse pour une raison : elle tend à prouver que le problème n’est pas dans les disparités culturelles, mais dans l’uniformisation systématique que produisent les remèdes.

Listen, Hamy Ramezan et Rungano Nyoni

3.4

Second court de la NF. Une femme intégralement voilée est interrogée dans un commissariat de police : tout se déroule bien jusqu’à ce que la traductrice soit soupçonnée par la femme de fausser l’interrogatoire. Le dispositif est assez simple : de longs plans de face sur la jeune femme, ponctués de quelques inserts sur le policier et la traductrice. Sa radicalité répond assez bien à l’image qui nous est proposée du fanatisme religieux. Ramezan et Nyoni filment d’égaux à égale. C’est le seul film à s’intéresser un peu aux surfaces, aux textures et aux matières : le voile est longuement observé, les plis de l’étoffe patiemment scrutés. Les cinéastes semblent presque toucher du doigt leur sujet, le harcèlement des minorités musulmanes en Europe, histoire de pointer là où ça fait mal, à elles et à nous. Aborder le malaise politique par la précision formelle était sûrement une bonne idée, pourtant le film bifurque. Il a besoin d’un petit scandale qui réduit le tout au fait divers : la femme voilée fait une scène parce qu’elle sent que quelque chose cloche dans la traduction. On retrouve alors la même logique que dans n’importe quel drame sociétal, l’élément perturbateur fait en réalité diversion.

Void, Milad Alami et Aygul Bakanova

1.9

Toutes les histoires finissent mal, même celles qui racontent l’amitié entre les peuples. Le film invalide lui aussi, avec les moyens inverses de ceux de Sundays, le projet de la NF. Son scénario prend à bras-le-corps la question de la rencontre avec l’autre, ici l’immigré. Deux Danois, l’un blanc, l’autre d’origine vaguement orientale, se rencontrent sur le pont d’un ferry. Le premier tient un discours terrifiant : il propose à son nouvel ami de « baiser » sa femme dans sa cabine, pendant que lui regarde. Il affirme qu’il sait bien que les « Arabes » aiment baiser et que sa femme serait ravie. On tient les deux bouts : l’Occidental se flagelle parce qu’il pense que la sienne est moins grosse, mais il agresse en même temps l’immigré en le réduisant à un serial fucker. Le mélange de racisme et de complexe d’infériorité tourne toutefois en faveur du premier. Si les blancs sont malheureux et abandonnés, c’est qu’ils ne supportent pas cette image de la normalité que leur renvoie l’intégration paisible des immigrés dans les sociétés européennes. Un vrai film d’angoisse, une horreur idéologique : la femme n’existe pas, le blanc avait besoin de compagnie, l’immigré n’a pas compris.

The Girls and the Dogs, Selma Vilhunen et Guillaume Mainguet

3.5

Sans doute le seul film du programme à faire confiance à ses images et à ce qu’elles racontent. Sa simplicité est séduisante ; le film déploie une atmosphère de conte parce qu’il trouve quelques images capables d’accueillir un récit légendaire groenlandais, raconté par une fille à ses deux amies, en route pour une soirée en forêt. Les trois copines trouvent sur la plage deux cadavres de chiens, et c’est à ce moment que la parole se libère. Le conte en question est assez bête (une affaire de royaume des morts), une histoire religieuse écoutée religieusement et dite sur un ton de prêtre fatigué. L’amitié prend du même coup une valeur sacrificielle. Heureusement, la libération est proche : la scène finale reprend une séquence du film de Céline Sciamma, même genre de musique électronique, les filles sautent de joie. Peut-être parce que le conte pour crétins est terminé.

par Aleksander Jousselin
samedi 17 mai 2014

Accueil > évènements > festivals > Cannes 2014 > Quinzaine #1 bis