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Cannes 2014

Quinzaine #3

Prélude à un film sur la rue de Bercy

At Berkeley n’était donc que la première partie d’un film de 7 heures. Non pas qu’il doive être vu comme amputé de la deuxième, mais à Cannes, nous avons découvert son jumeau. En effet, on aurait pu en écrire la critique en remplaçant, dans le texte que nous avions publié il y a maintenant trois mois, les mots « étudiants » par « visiteurs », et « professeurs » par « conférenciers ». On retrouve aussi dans National Gallery les ateliers pratiques et les conseils d’administration de At Berkeley. Ce nouveau film est pourtant plus pessimiste : par définition, un musée, avec la profession de conservateur qui lui est associée, est une institution conservatrice ; les dirigeants de la National Gallery ne sont pas des utopistes déchus comme ceux de l’université publique américaine. Ce sont des gestionnaires acquis à la cause de la réduction des effectifs, des partenariats public-privé (accueil du tournage de scènes de Harry Potter) et des coupes drastiques. Aussi le film n’a-t-il pas exactement les mêmes enjeux que le précédent. At Berkeley se demandait ce qui pouvait encore faire de l’établissement une université publique et accessible au plus grand nombre. National Gallery examine ce qui rend possible l’existence même d’un public de musée.

On le sait, les publics, comme les peuples, ne sont pas des données mais des obtenues, comme le dirait Bruno Latour. C’est-à-dire qu’ils ont besoin d’être constitués pour exister. Et on ne constitue des peuples ou des publics qu’au moyen de représentations de ceux-ci. Le manque d’imagination politique des membres du conseil d’administration de la National Gallery rend impossible pareille constitution. Il n’y a donc rien de mieux que les images de Wiseman pour y parvenir. Le cinéaste filme deux types d’assemblées : celle des personnages qu’on voit dans les tableaux, d’abord. Wiseman ne montre presque que des peintures représentant des humains. La manière dont il les isole du reste de ses plans ne laisse pas de doute. Il y a une chambre haute à la National Gallery, une chambre des Lords : ce sont les résidents des lieux, les figures représentées par les peintres. On y trouve aussi une chambre basse, la chambre des Communes : ce sont les visiteurs.

National Gallery est plus laborieux que At Berkeley, qui était radical dans la mesure où chaque cour observé était un recommencement, un retour à zéro. Ici, Wiseman s’interroge en images sur la marche à suivre. C’est d’abord une question de scénario : pendant qu’une conférencière tente de décrire un tableau comme on raconte une épopée, Wiseman suit son récit avec sa caméra en parcourant l’œuvre en question. Il essaie d’être précis, de remarquer les détails avec le moins de retard possible sur le scénario qu’on lui propose. Ce faisant, il dit aussi ce que le lien entre les visiteurs et les toiles du musée est, ou n’est pas. Si le public voit les œuvres, derrière la silhouette d’un guide ou au détour d’un coup d’œil, il ne les regarde pas vraiment. De nombreuses scènes en attestent : les visiteurs se regardent, s’échangent des œillades, suivent les gestes d’un conférencier, mais ils ne se concentrent pas sur les tableaux.
Le rapport aux œuvres existe pourtant, il passe par le toucher, l’ouïe : Wiseman filme longuement un cours pour aveugles, qui doivent reconnaître les lignes d’un tableau comme ils lisent le braille. Les visiteurs ont accès à des tablettes sur lesquelles ils peuvent faire un parcours thématique dans les collections numérisées : il suffit d’un glissement de doigt pour passer d’une œuvre à l’autre.

Proposer cela au public ne fait malheureusement pas une politique. Soudain, on imagine donc que si National Gallery est une deuxième partie, le film n’est néanmoins pas achevé. Il ne dure pas 7 heures, mais peut-être 10 ou 12. La troisième partie s’intitule : « La Cinémathèque française ». Au fil des années, la Cinémathèque a sans doute constitué un public, quoique le mot soit sans doute un peu trop « audacieux » (cette même audace dont parlait Toubiana dans l’interview que cite Eugenio dans son dernier édito) pour qualifier l’action du colonel à la tête de l’auguste institution. Une politique, Wiseman le rappelle, ce sont d’abord les moyens qu’on se donne pour constituer un peuple ou un public. Le genre de moyens que s’est donnée la Cinémathèque depuis de nombreuses années laisse songeur. Il suffirait à Wiseman de quelques plans pour faire le film qui lui vaudrait de ne plus être adulé par ceux qui du haut de la Mezzanine à cocktails, regardent le public détenteur de la carte subventionnée à 110 euros l’année. Un sur la file interminable d’une expo Kubrick, un sur la foule attendant l’ouverture des portes de la salle projetant La liste de Schindler pour la troisième fois en deux mois. Puis, un split-screen montrerait les spectateurs des salles Franju et Epstein regarder sur un écran la présentation par William Friedkin, en salle Langlois, de The Sorcerer.
Enfin, on verrait la grève qui a eu lieu le 8 mai rue de Bercy : les responsables de l’accueil, dont les services sont externalisés par la Cinémathèque, comme dans un film de Ken Loach, ont ce jour-là cessé le travail. National Gallery n’est donc qu’un prélude à un film plus violent encore...

par Aleksander Jousselin
lundi 19 mai 2014