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Cannes 2014

Quinzaine #4

Premier amour

Les combattants commence là où Bande de filles se termine. Non pas sur le plan narratif, mais parce qu’il réveille sous une autre forme quelques questions que le film de Céline Sciamma avait cru clore. Il est d’ailleurs difficile de ne voir qu’un hasard dans le fait que l’actrice principale du film de Thomas Cailley, Adèle Haenel, soit à la ville la compagne de Sciamma. Les combattants est plus léger, moins sérieux que Bande de filles : c’est un film de vacances, une comédie avec laquelle on rit volontiers. Arnaud et Madeleine se rencontrent sur la côte landaise. Lui est charpentier, il aide son frère l’été dans ses travaux de construction ; elle est étudiante en macro-économie. La rencontre a lieu lors d’un mini-stage organisé par l’Armée de terre sur une plage : Madeleine et Arnaud doivent se battre, la première aurait battu le second à plates coutures si celui-ci ne l’avait mordue. Tombé amoureux de ce garçon manqué qui ressemble à une butch (stéréotype lesbien tendance virile) Arnaud fait tout comme elle. Ainsi, quand Madeleine lui annonce qu’elle part en stage militaire apprendre à se battre pour survivre à l’apocalypse (crise écologique, économique, dérèglements en tous genres) qui approche, il décide de la suivre et s’inscrit aussi. Le film va déplier un scénario qui ne laisse pas de place au doute : Arnaud et Madeleine ne sont pas forcément faits pour être ensemble, mais ils finiront ensemble.

Les combattants fait des moyennes : Madeleine est un personnage composé presque uniquement d’extrémités, c’est une butch, mais ce côté viril ne l’empêche pas d’être sensuelle, séduisante pour Arnaud (on ne compte plus les scènes pluvieuses où le haut de la fille est mouillé, laissant voir ses seins et ses tétons), et c’est en plus une intello. Mais ce n’est pas un personnage exceptionnel, quand bien même on n’y croirait pas : elle est consensuelle sur l’essentiel, et pinaille sur des détails, histoire de n’être d’accord avec personne. Madeleine s’engueule avec le frère et la mère d’Arnaud lors d’un dîner non pas parce qu’elle leur parle du réchauffement climatique qui menace la planète, opinion aujourd’hui largement partagée, mais parce qu’elle les reprend à chaque phrase qu’ils prononcent. Arnaud aussi est un personnage moyen, il sait se battre, est musclé, mais il n’est pas assez entreprenant, offensif, et sa force ne lui sert à rien. Les combattants est donc un film moyen, voire médiocre, comme un 5 qui serait la moyenne d’un 0 et d’un 10. Il transfère la fausse tension entre consensus et radicalité à l’œuvre dans Bande de filles sur sa protagoniste. Bref, c’est un film du milieu, banal mais plaisant.

Le personnage d’Adèle Haenel a un pouvoir incroyable : tout comme dans Bande de filles les blancs et les garçons sont presque invisibles, Les combattants ne montre qu’une seule fille, qui est aussi un certain type de fille. Les deux autres jeunes femmes qui se présentent au stage militaire apparaissent deux minutes à l’écran, grand maximum. C’est là que Les combattants est plus intelligent que Bande de filles : la virilité ne sert pas à se venger à coups de pied et de poing, mais à rendre les autres invisibles. Peu importe au fond qu’Arnaud soit montré au début du film comme un fils à maman. Il est fort, il est musclé, il chasse, il pêche, il bâtit. Madeleine aussi. Il n’y a aucune ambiguïté : si stéréotype lesbien il y a, Arnaud ne doute jamais, et le film non plus, que Madeleine soit hétéro et prête à coucher avec Arnaud. C’est l’inverse des Beaux Gosses de Riad Sattouf, qui montrait des boulets draguant des boulets, sans même qu’ils finissent ensemble. Ici, les musclors draguent les musclors, et ça marche.

par Aleksander Jousselin
mercredi 21 mai 2014