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Cannes 2014

Quinzaine #4

De Guerre flasque

À une époque, John Boorman tournait La Forêt d’Emeraude – c’était en 1985. À une époque, il tournait Excalibur – en 1981. Et 11 ans plus tôt, Robert Altman sortait M*A*S*H*. Aujourd’hui, Cannes 2014, John Boorman revient avec une autobiographie qu’on croirait sortie de la cuisse de Robert Altman : deux jeunes tire-au-flanc effectuent leur service militaire à contrecœur, et décident de pourrir leur adjudant, joué par David Thewlis. La nostalgie ne donne jamais grand-chose, mais quand c’est celle de quelqu’un de 80 ans, c’est encore pire. À la fin de la projection, Boorman monte lentement sur scène, aidé de sa canne : plus vif, alors, que son film tout entier. Autoportrait nostalgique du jeune troufion planqué qu’il a été, le film fait l’apologie des deux personnages principaux, petits anarchistes se voulant rigolos. Ils sont puceaux, autour d’eux, toutes les filles font peur : ce sont soit des dépressives, soit des nymphomanes. Il faut dire qu’à 80 ans, on ne souvient que de ce qui nous a le plus marqué : dépressives, nymphomanes. Le film se retrouve encombré de fantasmes, de scènes de sexe toutes plus naïves les unes que les autres, conséquence habituelle de la libido imaginaire des réalisateurs âgés tâchant de se souvenir de ce que leur faisaient les jeunes femmes. Tout à la résurrection de son désir à l’image, Boorman oublie complètement de caractériser les personnages féminins, à qui les hommes distribuent du « you’re beautiful » comme on donne des su-sucres. On n’insistera pas sur la question du sexisme dans le film, peut-être même bon enfant puisqu’on est jamais qu’en pleine atmosphère militaire, mais il pourrait tout aussi bien être au cœur du film, puisque le titre, « Queen & Country », renvoie directement au couronnement d’Elisabeth II et donc aussi au passage du Royaume-Uni des mains d’un homme à celles d’une femme.

Le film reste très flasque, la plupart des gags tombent à plat, portés par une sorte de remix de Rupert Grint qui s’imagine sans doute en Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes (Caleb Landry Jones). Le rôle principal est d’une extrême fadeur, de même que le style : on se souvient notamment du raccord entre deux scènes qui passe par un panoramique ascendant vers les luminaires, un fondu-enchaîné vers les luminaires du plan suivant, puis un panoramique descendant. Laissant son scénario s’ébrouer sans surveillance, Boorman semble accepter que ses anarchistes n’attendent que de rétablir l’ordre : une fois débarrassés de leur adjudant, ils se mettent à donner les mêmes directives, et on finit par ne plus concevoir qu’une grande amertume à l’idée que Boorman ait choisi de confier son rôle à un personnage aussi dénué de volonté. Mais peut-être les personnages les plus touchants sont-ils ceux que les joyeux drilles cherchent le plus à marginaliser : l’adjudant strict, la jeune dépressive (Tamsin Egerton), rendus sympathiques tant les héros, qui les parasitent, ne le sont pas. Le personnage de David Thewlis s’avère même franchement touchant quand il en vient à supplier son état-major de ne pas le mettre à pied, tant on regrette avec lui l’injustice qui veut qu’aucune forme de discipline ne trouve grâce aux yeux du réalisateur. C’est dire que le film ne manque pas de qualités, mais qu’elles y sont comme malgré lui. Dans la dernière scène : pour signifier le fait que la caméra de Boorman épouse la vieille caméra avec laquelle le héros filme sa petite amie, l’image se fait momentanément saccadée. Auparavant, on avait repéré le même procédé lors d’une scène dans un train : l’incrustation, à l’extérieur, avait été ralentie pour ne pas donner l’impression que le train des années 40 roulait aussi vite que le train d’aujourd’hui, depuis lequel ont été obtenues les prises de vues… Le ralenti saccadant par instants le passage des buissons. Ici, Boorman aurait presque la tête à manipuler le cinéma numérique de façon originale, mais c’est à peine s’il y fait attention.

par Camille Brunel
mercredi 21 mai 2014