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Cannes 2014

Tarantino : les propos d’un faquin

Dolan raté. Pas le film, la séance.« Certaines personnes ont commencé à faire la queue il y a trois heures », indique la vigile. Effectivement, c’est imbattable : je n’ai que dix minutes d’avance. Et me retrouve avec du temps, que j’utilise pour me payer la file d’attente de Tarantino – pas le film, la conférence de presse. Le festival diffuse Pulp Fiction sur la plage ce soir. A priori, on s’en moque un peu, à ceci près que la projection fait événement : ce sera le dernier film projeté en pellicule au festival de Cannes. La fin d’une ère. Non seulement c’est le dernier, mais c’est, cette année, le seul : le projecteur 35mm est apporté spécialement pour l’occasion, nous indique Gérald Duchaussoy, directeur de Cannes Classics.« Désormais le festival ne reçoit plus que des DCP ou des Blu-Ray », ajoute-t-il :« l’an passé déjà, il n’y avait plus que trois films projetés sur pellicule dans la compétition ». On épilogue un peu, on s’imagine qu’à l’avenir, si tout le monde peut se projeter des films chez soi, le cinéma deviendra l’équivalent de la salle de concert ; qu’il pourrait y avoir moins de salles de cinéma (les gens iront moins), mais qu’elles seront plus grandes (quand ils iront, ils iront en masse, comme aux concerts). Cette évolution des pratiques du cinéma, Tarantino est sur le point d’en parler, à la conférence. Revenons-y.

Tarantino est un film à lui tout seul. Un court-métrage d’impro. La seule différence avec un film, c’est qu’il n’y a ni projecteur, ni écran, certes. Mais la salle est la même, le public est assis face à un réalisateur qui est lui-même son œuvre, et lui-même son propre acteur. Pas besoin d’écran, ni de projecteur. La 3D se fait sans lunettes. La pellicule a bien disparu, pourquoi garder le reste ? Il est 14h35, la séance ne devrait plus tarder. Brouhaha. Journalistes polonais derrière, italiens devant. Je ne sais rien du pitch mais c’est paraît-il un film interactif, un truc guidé par le public. On raconte qu’il n’y a pas d’intrigue, ou alors seulement celle d’un homme qui aime tellement ce que la France représente qu’il se présente au moindre de ses Galas ; il a surtout l’air de très bien s’entendre avec Thierry Frémaux, qui l’a déjà invité au Festival de Lyon en octobre dernier. Brouhaha, puis vacarme : le pape arrive, tout de noir vêtu, couleur de pellicule 35mm, quoi. Lunettes de soleil, qu’il enlève une fois tous les regards posés sur lui. Un photocall sauvage éclate aussitôt.

Frémaux prend le micro.« Pour une fois, un auteur sans film vient faire une conférence à Cannes. » Les journalistes, pas franchement des pros de la professionnalité, hurlent, s’excitent autour du réalisateur. Frémaux reprend :« Nobody is listening to me ! »

Il n’a pas tort.

Le silence, enfin. Tarantino s’est assis à côté d’Henri Béhar, modérateur. On ne l’entend pas beaucoup. Mais lorsqu’il parle et que Tarantino se tait à côté de lui, on n’entend que le silence de Tarantino. Qui prend la parole sans dire bonjour. Ou dit bonjour à sa manière.

« Let’s start with A fistful of dollars for a second. »

– NOTES DE COURS

« To me, c’est plus que les 50 ans du film. C’est la naissance du cinéma de genre tel qu’on le connaît. Avec la musique en foreground, pas en background. Et surtout un film monté avec la musique. Le cinéma de genre nait ce jour-là. » Et rien que pour ça,« Leone influenced MTV ». Pour QT, Leone a inventé le clip, et Tarantino est là : dans la soumission des images à la musique.

Il poursuit. Son attachement au 35mm se voit : il le surnomme« 35 mill ».

« DCP is the death of cinema as I know it. »
« The war is lost. »
« Digital projections is just television in public. It looks like everyone is ok with that. But to me, cinema is… DEAD. »

On dirait que Godard est passé par le festival de Cannes quand même, après tout. A un détail près : pour Godard le cinéma est mort avec l’arrivée de la télévision, et s’il s’adonne au numérique, contrairement à Tarantino. C’est que le numérique est à la pellicule ce que les zombies sont aux humains. Adieux au langage, c’est quand même ça : non pas un film de zombies, mais un film zombie. Un film post-apocalyptique, en tout cas. Comme si le cinéma était mort, que Godard faisait des films dans la zone contaminée et que Tarantino, lui, s’était fabriqué une forteresse.

Tarantino explique à présent que Pulp Fiction n’a lancé aucun mouvement, contrairement à Sergio Leone. C’était dans l’air du temps, c’est tout ; un mouvement artistique, en quelque sorte… Exemple choisi : l’expressionnisme. Le parallèle ne manque pas d’intriguer : est-il vraiment pris au hasard ?

Un journaliste chinois en t-shirt rouge pose une question. Tarantino ne cligne pas des yeux une seule fois quand il l’écoute.
« Oh, well… » Il baisse les yeux. « First of all, there’s a compliment buried under these questions, so thank you for that. » Toujours l’analyse, le second degré, la réalité augmentée.

Tarantino parle à présent de Scarface. Quelques jours avant la sortie de celui de De Palma, il rêve de Scarface, et ses rêves carburent aux images de Hawks.

Béhar reprend la question, l’explique à sa manière. Tarantino le reprend.« Non, il ne voulait pas dire ça. I know what he means. » Quelle était la question ? Peu importe. Ce sont toutes les mêmes en conférence de presse, a fortiori avec quelqu’un comme Tarantino : seules les digressions donnent un peu de grains à moudre, les détails, les lapsus, la gestuelle. J’aime que Tarantino reprenne la main après l’intervention de Béhar. No no no, I know what he means…

Nouvelle question. Voix feminine au fond. Tarantino parle de la Palme d’Or. Haut placée « in my euh, euh, euh… » …« HOUSE. » Il évoque ce qu’il voudrait faire avant d’arrêter de tourner. Avant d’arrêter de tourner ? La tournure est beaucoup plus imagée : « Before I turn out the lights. » Sa fin de carrière sera un acte de pure volonté. Il l’avait annoncé, on n’avait jamais constaté que cette décision ressortait dans la moindre de ses prises de parole.

« Bonjour, Alexandre, Canal+. Godard vous a traité de faquin… »
« Vous ne pouvez pas le prouver, donc je considère que vous exagérez. »
The end pour Canal+.

Une voix de femme. Il est question de Serbie, de soutien… « That’s a political question, I don’t answer to that. » The end. C’est tendu.

La parole est à un homme de Radio Moscou. Il précise d’emblée que sa question portera sur l’amour du « 35 mill’ ». Tarantino : « I screen it all the time. I love watching movies. » Pas vraiment un scoop. L’image suivante est plus intéressante : Tarantino aura vécu comme un universitaire. « I almost lived an academics life. The day I die is the day I graduate. »

Nouvelle image : « I watch movies, and I just wait for the next kick to hit me. » Leçon de méthode : on emmagasine, kick – scenario.

Ce qu’aime Quentin, il le dit : ce sont les 24 images par seconde. On comprend que Godard et lui se fassent la tronche : pour lui, le digital est absurde car tout le monde l’a chez lui. Pourquoi aller au cinéma voir la même matière ? Observer des images constituées de la même matière que celles auxquelles on a accès chez soi ? Ce que tue Godard en cédant au numérique, c’est le rassemblement. Tarantino est un grand séducteur, pas Godard. Tarantino c’est le désir, Godard, la phobie. L’un veut sauver la pellicule et sauver les contacts. L’autre s’est terré en Suisse il y a longtemps.

Nouvelle voix… Nouvelle question… Tarantino le coupe, et pointe le journaliste du doigt : « YOU JUST ANSWERED YOUR OWN QUESTION ! »

Nouvelle voix.
Je regarde Tarantino répondre. Regardez ses pouces. Très rigides. Tout est là.
On est en ce moment sur Le bon, la brute, et le truand. Son film préféré. Parce qu’il faut, dit-il,« voyager pour l’atteindre. Parce qu’il avance lentement. »

Et voilà un nouveau statement :« Battle Royale is my favourite movie of the last 20 years. »

Concernant l’histoire des Hateful Eight, son scenario violé, « I have calmed down from… » Il cherche une manière de designer l’affaire, et s’arrête sur : « the knife in the back wound. » Pour ce qui est de l’information, en voici : il travaille actuellement sur une seconde version du film, il y en aura peut-être une troisième, and :

« Maybe I’ll
Do it
Shoot it
Publish it
Maybe it will be on stage…

I don’t know. »

Tarantino metteur en scène de théâtre ? L’idée relance le brouhaha de la salle.

Nouveau statement : « I’ve always made my movies for my ANYWAY. » Si je revoyais Pulp Fiction, « I’m sure I would LOVE IT. »

Une journaliste de Roumanie prend le micro : « What do you think about Super-8 ? » Il semblerait qu’un revival du Super-8 ait lieu en ce moment en Roumanie.

Sentiment que QT, contrairement aux autres réalisateurs, pourrait s’arrêter de faire des films quand il veut. Tout est là. Il aime ce qu’il fait. Ce n’est pas un métier. C’est une raison de vivre.

Et puis, l’autre jour : Kill Bill 1 passe à la télé. Pas vu depuis longtemps. Alors ? « God knows I watched the whole of the goddam thing. From the beginning… To the fucking end ! I felt incredibly gratified ».

Une question sur Spielberg, au sujet de Close Encounters of the third kind. C’est le premier film qu’il ait eu en laserdisc, tenez. Il adore l’original. Le voilà qui cite une blague, une scène coupée revenue sur la version laserdisc : I SEEN BIGFOOT !
-And so it’s back ! It’s like seeing an old friend.

Feriez-vous un director’s cut de vos films ?
-J’ai 90 minutes d’outtakes de Django. Je voudrais faire 4 heures de Django et en faire quatre chapitres d’une heure, et le passer à la télé.
Voilà un scoop.
Le silence dans la salle.
Et aussitôt, QT de penser à ceux qui se feraient le marathon Django : et si on se matait les quatre heures d’affilée ?!

-Feriez-vous un peplum, Mister QT ?
-A cet instant, je me souviens de la question que j’aimerais lui poser, sur cette rumeur d’un revenge movie écolo qui serait aussi un hommage aux films de monstres des années 50. Ce serait une manière pour QT de se confronter au numérique, qu’il déteste tant. Ou de mettre son amour du réel à l’épreuve des trucages en direct. Il pourrait aussi profiter de la vague de films de monstres qui s’amorce en 2014, avec Pacific Rim et Godzilla. Et la question du spécisme et d’une revanche animale serait absolument logique pour un réalisateur ayant filmé la revanche des femmes, d’un esclave, d’un groupe de Juifs sous la Shoah.
C’est évidemment trop tard pour avoir le micro.

Un journaliste pose une question sur la violence chez Tarantino. Il a la voix de Bugs Bunny.

« I love your voice man, you should do movies ! Is there anyone from Pixar in the room ?! »

Pour ce qui est de montrer des gens violents comme des héros, c’est la sempiternelle réponse : « Goddamit I’m gonna get you to root for them anyway. This is where my storytelling lies. »

Tarantino se lance dans une parabole. Il prend deux exemples. Un businessman, et un filmmaker. Il se reprend. « Well, no, I’ll… Let’s keep the filmmaker. »

Un peu d’Histoire du Cinéma. Godard, décidément. Le cinéma des 80’s, pour QT, est le plus répressif depuis celui des 50’s. « Lead character HAD to be likeable. » C’était un mantra. Tous les films devaient suivre ça. « Everything was fucking SCROOGE. » Scrooge ?

QT l’affirme clairement : il est apparu en réaction à l’oppression des années 80’s, à l’obligation du « likeable ».

Dernière remarque. Un mail envoyé à des amis. Il leur demande la liste des dix meilleurs réalisateurs du moment. Importance du mot « EXCITING », souligne QT : « What does that mean, exciting ? You feel that their best work is their next. Maybe their best movie is behind them, but it doesn’t feel like it. »

On se croirait vraiment à la fac, à ceci près que les journalistes ont vraiment l’air d’être ici pour bosser, et pas pour apprendre.

Les deux cinéastes ressortis sur toutes les listes des amis de Tarantino, y compris la sienne : David Fincher… and… Rick Linklater.

« I’m sorry Quentin, our time is up…
-Oh, all right ! Thank you. »

L’ambiance retombe comme un soufflé
Une gifle
Un seau de réel qu’on nous verse sur la tête depuis un balcon
Il y a deux secondes, Tarantino parlait, tout le monde pendu à ses lèvres et là
Brouhaha et, littéralement, RIDEAU de journalistes qui se referme devant l’estrade

par Camille Brunel
vendredi 23 mai 2014

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