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Adieu au langage  de Jean-Luc Godard

1 # La forme de l’entretien

(Revers, doubles, reflets, ombres)

- S’avancer à définir le sujet d’Adieu au langage serait peut-être une erreur.
- Plusieurs idées viennent pourtant à l’esprit.
- Ne les énumérons pas. Essayons de déterminer ce qui nous ferait pencher pour un sujet ou pour un autre, ou plutôt de relever les signes qui nous inciteraient à cette détermination.
- Autant ne pas s’astreindre à relever les récurrences les plus marquées, et essayer de décrire véritablement la forme du film.
- Qu’entendrait-on par là ? Est-ce la composition, le rythme ou l’aspect plastique d’Adieu au langage qui étonne le plus ?
- La manière dont les images, les sons et les mots y circulent. Dans Adieu au langage comme dans la lettre envoyée à Thierry Frémaux et Gilles Jacob, Khan Khanne, le rapport établi entre le tramway et la métaphore fonctionne comme un rappel : le mot grec pour “métaphore” désigne aussi un moyen de transport.
- Il faudrait alors déterminer les voies qu’empruntent les métaphores. Entre son apparition et son retour, l’image a changé sans que l’on ait assisté à sa transformation, ou pu dire quel voyage elle a entrepris.
- On a écrit que tout, dans le film, revenait au moins une fois, mais il faut préciser que ce redoublement n’est pas exactement une répétition. Le bégaiement que Godard voulait prêter aux actrices (lire sur ce point le journal de tournage de Zoé Bruneau, En attendant Godard) a semble-t-il disparu en cours de tournage. Il en reste des traces dans certaines répliques, avant que la distance ne se creuse entre la phrase et sa reformulation, ou le motif et sa reprise. L’écho se fait lointain, et déformant, avant que l’aller-retour ne s’exécute à nouveau plus rapidement vers la fin.
- Comment savoir d’ailleurs si ce redoublement n’est pas un dévoilement ? Il est possible que l’ordre du montage présente le double, l’image transformée, avant l’image d’origine.
- La distinction n’est pas possible, ni pertinente. Il n’y a d’avant et d’après que selon le montage. Le temps, lui, n’est jamais linéaire, sauf dans les mauvais films. “Ce qui sera a déjà été” rappelle Godard dans Khan Khanne, citant l’Ecclésiaste.
- Commençons alors par le commencement d’Adieu... Les cartons du générique, la chanson d’Alfredo Bandelli, le dessin de couverture de La Fin du Ā de Van Vogt, qui ouvrait déjà Les 3-Désastres, puis des images de guerre pixélisées. Et la fin de Seuls les anges ont des ailes de Hawks.

- Quand Jean Arthur découvre que la pièce de monnaie de Cary Grant a deux faces identiques, elle réalise que le séducteur n’a cessé de tricher avec le hasard en lui faisant croire qu’il jouait à pile ou face chacune de ses décisions.
- Du même coup, elle comprend qu’il vient de lui déclarer sa flamme par un moyen détourné. La scène est compliquée à décrire ; il faut voir le film pour en comprendre les enjeux.
- L’amour de l’homme pour la femme est scellé par une identité entre deux faces qui devraient être différentes. Dans Notre Musique, Godard choisissant deux photogrammes de La Dame du Vendredi explique à des étudiants que le champ et le contrechamp chez Hawks sont en réalité identiques, et que le réalisateur ne fait pas de différence entre un homme et une femme. Adieu au langage ajoute que cette identité, qui est un trucage sinon une illusion, est la condition d’existence du couple.
- Dans Vrai faux passeport, le même extrait de Seuls les Anges ont des Ailes précède l’image d’une migration d’oiseaux dans un reportage animalier. L’analogie procède ici au “rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées” selon la formule de Reverdy qui plaît tant à Godard : la fiction et le documentaire, le noir et blanc et la couleur, l’avion de l’aéropostale au décollage et les oiseaux en plein vol. D’hélices et d’oiseaux il sera question dans Adieu...
- Il s’agirait donc de trouver le “vrai-faux raccord” évoqué dans Khan Khanne, celui que n’a pas su réaliser Hawks, et qui opèrerait une transformation au lieu d’affirmer abusivement une identité.
- Est-ce l’envers de l’image que ce raccord doit produire ? N’est-ce pas seulement une image autre, qui ne soit pas équivalente à la précédente ?
- Il s’agit en tout cas de tout autre chose qu’un contrechamp.
- On ne trouve d’ailleurs aucun champ contrechamp dans Adieu au langage, comme dans Film Socialisme.
Un regard circulaire
- Les yeux de l’homme et de la femme ne se rencontrent jamais. S’ils sont dans le même plan, ils regardent dans des directions différentes. Si le visage d’un seul apparait à l’écran, celui-ci sera tourné vers la caméra et la main ou le corps de l’autre indiquera une position latérale, l’empêchant de regarder le premier en face.
- Dans un photo-montage rendu public il y a quelques mois, Godard intercalait deux images de son chien, la tête tournée dans deux directions opposées, entre deux photogrammes d’un film dont on aperçoit deux fois le même plan dans Adieu au langage : Les Hommes le dimanche, de Siodmak et Ulmer.
- La scène intervient aussitôt après la course des deux jeunes gens dans le bois. L’homme et la femme se regardent ; elle baisse la tête et il ne voit plus son visage. Quand il l’agrippe par les cheveux pour la regarder, elle lui cache les yeux, comme s’il ne fallait absolument plus qu’ils se regardent ainsi, alors qu’ils s’apprêtent à devenir amants.

- Objet de l’attention, attirant les regards sans les rendre, le chien viendrait peut-être veiller au respect de cet interdit.
- Dans la salle de bains, l’homme et la femme d’Adieu au langage peuvent pourtant échanger des regards : la femme est de dos et l’homme de face.
- A ce moment, ils ne sont justement plus à la même hauteur, alors même que l’homme tient un discours sur l’égalité que la position est supposée rétablir.
- Dans la première des deux scènes, il est obligé de lever la tête pour la regarder.
- Dans la seconde, elle lui dit : “Je sais ce que vous regardez.”
- Avec le champ contrechamp, c’est tout face à face qui est condamné, considéré comme truqué d’avance.
- Qu’en est-il alors du reflet renvoyé par le miroir ?
- Ce n’est pas tout à fait la même chose. Lorsqu’un personnage se regarde dans une glace et que la caméra cadre le sujet et son reflet, champ et contrechamp cohabitent dans le même plan.
- L’image est à la fois inversée et dédoublée.
- Devant la glace, l’homme remarque que l’image n’est qu’en partie à l’envers : la droite et la gauche sont inversées, mais le haut et le bas demeurent inchangés.
- Il peut donc regarder son double en face.
- Dans la première bande-annonce du film, une jeune femme sourde et muette récite, face caméra, la phrase inspirée par Maine du Biran que Godard aime à répéter depuis For Ever Mozart : “Dans le “je pense donc je suis”, le “je” du “je suis” n’est plus le même que celui du “je pense”.”
- Le miroir est peut-être l’instrument qui permettrait de voir cet alter ego.
- On en dénombre au moins trois dans Adieu au langage : un devant lequel se tient chaque couple, plus un dans la salle de bain lorsque le second couple lutte sous la douche - l’encadrement de la glace est alors apparent. L’eau du lac de Genève fonctionne aussi comme une surface réfléchissante - le “miroir de la mer”. De façon plus générale, nous l’avons dit, chaque séquence est redoublée, ce qui fait du film entier un gigantesque miroir.

- Tandis qu’à l’écran un bateau s’éloigne du quai, une voix off mentionne les réflexions d’Otto Rank sur l’importance de l’eau dans les mythes de naissance des héros et les rêves liés à l’enfantement. Quelques années après Le Mythe de la naissance du héros. Essai d’une interprétation psychanalytique du mythe, le même Rank analyse dans Don Juan et le Double (1914) le rôle joué par les reflets de l’eau dans les mythes ou superstitions liés au déboublement...
- Dans le conte de Borges qui ouvre Le Livre de sable, “L’Autre”, l’écrivain rencontre son double en s’asseyant sur un banc au bord du fleuve Charles, en Nouvelle Angleterre. Une phrase de ce conte revient à deux reprises dans le film.
- « Cette matinée est un rêve. Chacun doit penser que le rêveur, c’est l’autre » dit la première femme (Héloïse Godet), avant que le deuxième homme (Richard Chevallier) ne reprenne : « Cette matinée est un rêve. Chacun pense que c’est l’autre le rêveur ».
- L’autre, c’est Borges lui-même, mais plus jeune, contemplant les eaux du Rhône, à Genève, un matin de 1918.
- L’écrivain âgé interroge son interlocuteur sur les lectures qu’il faisait à son âge.
- Le jeune Borges évoque alors Le Double et Les Possédés de Dostoïevski.
- Le deuxième roman figure parmi les livres présentés à la caméra, sur un stand, au début d’Adieu au langage.
- Parmi les doubles littéraires, Rank évoque Le Double mais aussi le couple formé par Jekyll et Hyde, et le sosie que Percy Bysshe Shelley rencontra peu de temps avant sa mort.
- Jekyll et Shelley font tous deux une apparition dans le film de Godard.
- Plutôt que de double, Shelley parlait de son “doppelgänger”, mot allemand formé par Jean Paul ajoutant à l’idée du double celle du déplacement, de marche ou de départ.
- Le docteur Jekyll, lui, se transforme pour quitter son cabinet solitaire et se livrer au vice en toute liberté. Dans la version de Rouben Mamoulian (Docteur Jekyll et Mr. Hyde, 1931), on ne découvre son visage que lorsqu’il se regarde dans un miroir, en rentrant chez lui.
- Une fois transformé, il va toujours voir Ivy, la prostituée qu’il rencontre lors de la scène diffusée sur le téléviseur dans Adieu au langage.
- Étrangement, le montage ne retient pas le fondu qui clôt la séquence, célèbre pour son caractère suggestif : Myriam Hopkins balançant une jambe nue sur le bord du lit répète au docteur de revenir la voir...
- L’essentiel se trouve peut-être plus tôt, dans le tableau accroché au mur de sa chambre, encore visible dans le film de Godard.
- La Vénus à son miroir ?
- La mise en abyme est compliquée par la nature des cadres emboités : un miroir dans un tableau dans un film dans un écran dans un autre film.

- Le tableau faisait une apparition dans le chapitre 1A de Histoire(s) du cinéma, puis dans The Old Place. Le miroir et la femme nue de Vélasquez annoncent, de façon subliminale - mais tout n’est-il pas subliminal chez Godard ? - la contemplation des deux couples devant la glace, et l’étreinte du second dans la cabine de douche. “Dès que les regards s’éprennent, on n’est plus tout à fait deux” affirme plus loin la voix off : le narcissisme fait entrer un intrus.
- La présence du miroir donne au spectateur la position du voyeur, quand la frontalité des cadres dans les autres scènes de nu accusait plutôt une indifférence à la pudeur.
- Il est dit dans le film que, parce qu’ils sont nus, les animaux ne sont pas nus.
- Le chien ne laisse jamais voir son reflet, et une seule fois son ombre étrangement, sur le lac. Lui seul dans le film ne semble pas dédoublé.
- Serait-ce parce qu’il ne parle pas ? Adieu au langage formule peut-être un adieu au langage qui ne serait pas un phénomène de dédoublement, et voudrait désigner sans équivoque. Reflets, envers, ou contrechamps, les mots déplacent le problème, l’obscurcissent en fait plutôt qu’ils ne le résolvent, mais permettent de ne pas l’occulter.
- Le titre d’un livre de Julien Green m’est revenu tout à coup en mémoire ; je ne sais pas si Godard y a pensé pour son film…
- Lequel ?
- C’est un recueil d’articles écrits en deux langues, qui a donc deux titres. En français, c’est Le Langage et son double ; en anglais, The Language and its Shadow. Les ombres ne sont, du reste, pas absentes d’Adieu au langage.
- A un moment, seules les ombres du couple sur le sol semblent discuter entre elles, alors que les mots de Dolto sur les ombres soulignent l’étrangeté de ces corps distincts de ceux dont ils sont la projection.
- Green voit dans la langue “un monde clos d’où il est difficile de s’évader”. Au début du film, la femme (Zoé Bruneau) se tient derrière une grille qui rappelle celle d’une cellule. Scindée en deux, l’image qui scelle la naissance du couple enferme ceux qui viennent de s’unir, et les sépare du monde. Plus tard, un extrait de La Prisonnière de Proust aura son importance. Peut-être faudra-t-il y revenir.

par Arthur Mas, Martial Pisani
samedi 31 mai 2014

Adieu au langage Jean-Luc Godard

France ,  2014

Avec : Roxy Miéville (Roxy), Héloïse Godet (Josette), Kamel Abdelli (Gédéon), Zoé Bruneau (Ivitch), Richard Chevallier (Marcus), Christian Gregori (M. Davidson), Daniel Ludwig (le mari), Marie Ruchat (Marie), Jérémy Zampatti (le jeune homme), Jessica Erickson (Mary Shelley), Dimitri Basil (Percy Shelley), Alexandre Païta (Lord Byron), Florence Colombani.

Equipe : Jean-Paul Battaggia (assistant de production), Fabrice Aragno (opérateur)

Durée : 1h 10.

Sortie : 21 mai 2014 (Paris), 28 mai 2014 (sortie nationale).