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Edge of Tomorrow  de Doug Liman

The Last Cruisade 2

ou comment Tom Cruise est entré au Louvre

6.4

Tout commence par une commémoration, celle du 6 juin 1944. Les extra-terrestres ont envahi l’Europe, des Pyrénées à la Pologne. L’humanité unie, forte d’une première victoire à Verdun, organise un débarquement sur les plages de Normandie. Dans la foule des soldats, un bleu écope du pouvoir de reprendre le D-Day à zéro chaque fois qu’il se fait tuer. Initié par une femme (Emily Blunt, Sigourney Weaver reloaded), le bleu apprend du coup de ses erreurs : d’abord au niveau du baraquement où il se fait bizuter avec de plus en plus de philosophie, ensuite dans l’avion qui va le larguer sur le champ de bataille avec une belle terreur qui se change, au fil des parties, en grotesque sérénité, ensuite sur la plage, et ainsi de suite. Avec une liberté empruntée aux jeux vidéos d’aujourd’hui, hyper-étendus, évolutifs, le héros peut faire le choix de suivre un fil narratif, d’aboutir à un cul de sac, puis de reprendre à zéro pour tester des alternatives. Du pain bénit pour scénariste en mal de virtuosité, mais surtout pour Tom Cruise.

Une filmo souterraine semble se mettre en place dans la carrière de l’acteur, comme si celui-ci, en bon control freak, théorisait lui-même ce qu’il est devenu, prenait le contrôle de sa caricature. Knight&Day, Oblivion, Edge of Tomorrow : chacun de ces films, en lui inventant à chaque fois une nouvelle Genèse, redonne à croire que celui qui a déjà tout joué, tout souffert et tout vécu peut redevenir un héros « nouveau ». Cela explique la profusion de projets originaux dans la filmographie récente de la star, comme si Cruise s’autodétruisait à chaque film et nécessitait d’être constamment rebooté, justement. Autant dire qu’Edge of Tomorrow, même s’il fait figure de projet « original » à Hollywood (pas une suite, ni un remake, ni un film de super-héros, à peine une adaptation), repose en fait sur un univers connu par cœur. Il s’agit même de la conclusion d’une trilogie, entamée en 2010 par James Mangold (Knight&Day) et poursuivie en 2013 par Joseph Kosinski (Oblivion). Ni des franchises, ni des adaptations, tournées par des réalisateurs sans trop d’influence mais loin d’être tâcherons – soit l’équilibre que la saga James Bond n’a jamais su trouver. Dans les trois cas, l’acteur incarne la caricature de ce que la franchise Mission:Impossible a fait de lui : un héros faillible mais indestructible, et comme condamné jusqu’au comique à accomplir des missions toujours plus impossibles – la saga des Mission:Impossible est de plus en plus guillerette au fil des épisodes, mais le 4 s’achève clairement sur un portrait de Cruise en junkie.

Ces considérations trop précises pour être précieuses cachent un fait non-négligeable du point de vue de l’esthétique hollywoodienne : Cruise est plus qu’un acteur, et plus qu’un producteur. On parle du prochain Tom Cruise comme on parlait du prochain Michael Jackson : un agrégat de talents autour d’un seul artiste qui les éclipse, les vampirise - un artiste au visage d’ailleurs aussi malléable que celui du roi de la pop, symptôme de ce devenir-Spectre. Mangold, Kosinski, Liman, défilent comme les réalisateurs de la saga Mission:Impossible : les vrais acteurs ce sont eux, passés entre les mains de Cruise, qui les fait jouer pour lui. Si bien que sa manie d’effectuer ses cascades lui-même influence parfois le style de la réalisation, comme dans Jack Reacher, de même que sa propension à séduire tout ce qui bouge plaque le même ton de comédie d’un réalisateur à l’autre. Cruise s’est enfermé dans un seul personnage de héros dont il ne sort que pour jouer les mégalos dans Tonnerre sous les Tropiques et Rock Forever. Pas grave : les définitions de « l’acteur » comme du « réalisateur » sont peut-être à revoir. Les seconds ne forment-ils pas une nouvelle espèce d’animal, toujours plus hybride à une époque où, on en parlait l’année dernière, l’œuvre des concepteurs d’images de synthèse occupe plus de place et de temps à l’écran ? La fin d’Edge of Tomorrow, au Louvre, en est un nouvel exemple. Déléguer l’âme d’un film à un acteur n’est peut-être que l’une des alternatives permettant de pallier l’absence de réalisateurs suffisamment forts pour faire contrepoids aux images. Ceux-ci sont rares : Del Toro, Verbinski, Snyder… on cherche encore les renforts ; quant au Star Wars de JJ Abrams il s’annonce déjà comme le film collaboratif par excellence.

C’est en effet JJ Abrams lui-même qui lance, en même temps que sa carrière de mogul, le style néo-Tom Cruise. En 2006, Mission : Impossible 3 faisait écrire aux Cahiers du Cinéma que le film ouvrait « une nouvelle ère du cinéma d’action ». C’était partiellement juste : le film ouvrait une nouvelle ère du cinéma d’action avec Tom Cruise. Ce style, dont Edge of Tomorrow est l’apothéose, repose sur deux piliers. L’ellipse d’abord : dans M:I3, Abrams ne montre pas ce que fait Cruise à l’intérieur du building qu’il infiltre, parce qu’on l’a vu dans l’épisode précédent, Mission:Impossible 2. La résurrection ensuite : fin de M:I3, Cruise planifie son suicide, et sa réanimation, se rallumant quelques secondes plus tard comme un téléphone qu’on vient de rebrancher. La filmographie parallèle de Cruise adapte ces fondations. L’ellipse d’abord : Knight&Day, déjà proche du jeu vidéo, repose ainsi sur une mise en scène qui s’amuse à éluder des morceaux de films d’action que le cinéma de Cruise nous a habitués à voir (cascades à moto, évasions de prison, etc). La résurrection ensuite : dans Oblivion, celui-ci se découvre clone et par là même immortel. Edge of Tomorrow, troisième volet, effectue la synthèse de ces deux dimensions. Plus le héros est habitué à la scène d’action au terme de laquelle il se fait tuer (le débarquement en Normandie), moins le réalisateur se donne la peine de filmer ses prouesses.

On aboutit ainsi à des moments où le montage délire, où le film se déforme complètement, comme sur un DVD rayé dont la lecture erratique ferait passer d’une scène à une autre sans transition - un DVD rayé par la présence de Cruise. On songe aussi, à ces moments-là, au Boulevard de la Mort de Tarantino, qui coupe net une scène de lap dance pour passer sans transition, à la faveur d’un bug de la pellicule, à une scène de dialogue. L’idée est la même : Tarantino et Cruise sont des phénomènes du post-cinéma, et revendiquent le fait d’arriver après tout le monde. Ce n’est pas un hasard si la même semaine, j’ai entendu Tarantino déplorer la « mort du cinéma » dans sa conférence à Cannes et, quelques jours plus tard, un critique décréter à la sortie de la projection presse d’Edge of Tomorrow… la « mort du cinéma », encore. Pourquoi le cinéma a-t-il l’air aussi mort ? Est-ce que les films sont devenus nuls ? Clairement pas. On a simplement changé de point de vue. Le cinéma d’action se regarde de plus loin. Un Grand Finale peut bien représenter un hélicoptère traînant son cul dans les Tuileries transformées en pédiluve, poursuivi par des aliens en forme de perruques rasta carnivores : ce n’est plus ça qu’on vient voir – d’ailleurs on n’y voit rien, à ça.

L’action n’est plus ce qu’on appelait encore de l’action quand elle nécessitait cascadeurs et experts en pyrotechnie : les grandes « scènes d’action » d’Edge of Tomorrow, ne se passent ni en Normandie ni au Louvre, mais au niveau du défilement des images : ce sont les moments où les ellipses s’emballent ; où on ne sait même plus combien de fois le héros a joué la scène que l’on a sous les yeux, où celui-ci se suicide à tout va pour reprendre à zéro, plaisante sur sa pré-science de ce qui va se produire, terrasse un adversaire les yeux fermés et les mains dans le dos, fait valser sa partenaire pour permettre à une séquence d’infiltration de se dérouler sans suspense. Et la capacité de Tom Cruise à réintroduire de la bouffonnerie en plein capharnaüm suffit à redonner chair à cette action dévitalisée (lorsqu’il pousse un soupir à l’idée de devoir se mutiler la cuisse pour accéder à un nouveau niveau, par exemple), de même que son corps est capable par instants de fascinantes accélérations impromptues (lorsqu’il est projeté contre une voiture par une explosion, et s’empare d’une hache posée près de lui pour retourner se battre alors qu’il s’est à peine relevé, anticipant constamment sur la seconde d’après). Doug Liman n’a rien à ajouter à cette théorie du Cruise : elle est simplement à la base d’une action débarrassée de l’effet de réel qui consiste à donner l’impression que le héros effectue ses cascades pour la première fois. S’il reste, derrière l’acteur, un “style” Liman, ce serait cela, une façon de construire ses films sur des raccourcis reposant sur les réflexes ancestraux du cinéma d’action. La Mémoire dans la Peau : un quidam se retrouve super-espion en un clin d’oeil ; Jumper : un quidam change de pays en un clin d’oeil, à la vitesse des raccords de James Bond ou Lara Croft ; Edge of Tomorrow : un quidam se retrouve super-soldat en un clin d’oeil et ressuscite constamment de scène en scène, comme d’un film à un autre, d’un épisode à un autre.

L’esthétique des films-Cruise, ellipse et résurrection, essaime cette année à Hollywood. Edge of Tomorrow n’est pas le seul à tenter la pré-science du cinéma : l’autre blockbuster de cet été, X-Men : Days of Future Past (4.7, environ), repose également sur un personnage qui voyage dans le temps, Wolverine, qui connaît déjà tout et a déjà tout vécu, tout souffert, lui aussi martyre du cinéma d’action et agneau d’Hollywood condamné à la résilience permanente, et par là-même à la mutilation permanente – passé comme Cruise entre les mains de James Mangold dans Wolverine, le combat de l’immortel (2013, on parlait ici). Quant au dernier Godzilla (5.5, disions-nous), il repose largement sur des ellipses : on cache les monstres pendant la majeure partie du film, car on les a déjà trop vus (ne serait-ce que l’an passé, dans Pacific Rim). Comme le film de Del Toro, Edge of Tomorrow commence d’ailleurs après l’invasion extra-terrestre, après Independence Day, en quelque sorte – après le cinéma des années 90-2000. Ce goût pour la résurrection et le cinéma d’après l’invasion a bien-sûr tout à voir avec l’apparition dans les films, cette année, de la Freedom Tower, réincarnation des Tours Jumelles. On en parlait l’an passé à l’occasion de Man of Steel, qui faisait si peu de cas des immeubles effrondrés. Tom Cruise, dans l’exosquelette en fer qu’il endosse pour Doug Liman, n’est pas loin du superhéros que rien n’affecte vraiment - jolie pause de Liman sur l’exosquelette abandonné, dans Edge of Tomorrow, comme si la métaphore laissait derrière elle sa peau morte.

Faut-il encore s’en référer au 11-Septembre pour parler d’Hollywood ? Tout commence, et tout s’achève-t-il par une commémoration ? Bien-sûr que oui. Un dernier détail, alors. Le premier film à avoir signé la résurrection de Manhattan, faisant apparaître la Freedom Tower dans le cadre, était celui où Tom Cruise lui-même se découvrait duplicable à l’infini, et sur les ruines de Manhattan encore : soit Oblivion, à la fois centre et centre-ville de cette trilogie méta-cruisienne finalement crashée au Louvre. Moins pour prendre la place de la Joconde, ou celle de Napoléon, que celle des Saint-Sébastiens.

par Camille Brunel
mercredi 4 juin 2014

Edge of Tomorrow Doug Liman

États-Unis ,  2014

Avec : Tom Cruise.

Durée : 1h53min.

Sortie : 4 juin 2014.

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