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Roland-Garros 2014

#1 bis Ne change rien

DEUXIEME JOUR

Ce n’est pas la première fois qu’une victoire finale se joue un autre jour que le dimanche. En 1962, la finale de l’US Open entre Rod Laver et Tony Roche avait été repoussée au mardi. Pourtant, à l’heure du tennis ultra-professionnalisé et des cadences infernales, l’évènement bouleverse ses habitudes. Des places gratuites sont distribuées et à gagner sur les réseaux sociaux ; les télévisions modifient leur grille des programmes. Tout aussi professionnel, le service public amène les mêmes moyens : caméra aérienne pour les prises de vues au dessus du Central ; ralentis sur les exploits de la veille en début de retransmission ; commentaires sur des commentaires. Sur les plateaux, consultants et journalistes racontent inlassablement ce que tout le monde a vu la veille. La télé sait ne jamais être prise en défaut : il lui suffit de déjouer le retard en le transformant en excitation, un rab’ pour un peu plus de frisson sportif. Pour vous, cher public.

Cinquième set : Nadal 13-12 et 40-0 sur son service

Ce sont les trois premières balles de match et le silence est total : soudain, la rencontre se normalise. Fred Godard a l’air d’avoir pris sa pause et le stagiaire qui le remplace ne prend pas la mesure de l’évènement. C’est la première fois que Federer pousse Nadal au cinquième set à Roland-Garros, et l’Espagnol, s’il l’emporte, ne sera plus qu’à une victoire parisienne d’un record symbolique : gagner dix fois le même tournoi du Grand Chelem. Cela ressemble à Night Moves de Kelly Reichardt : la mise en scène refuse d’être conséquente, néglige l’aspect spectaculaire de ce qui pourrait être le dernier jeu de la quinzaine. D’ailleurs, la réalisatrice américaine est dans les tribunes, aux côtés de Jesse Eisenberg, l’acteur principal de son dernier film. Les plus grandes vedettes du cinéma ont quitté Paris le lundi matin au plus tard : DiCaprio, Bruel et Woody Allen sont déjà dans l’avion, le cinéma indépendant a pris le relais. Fred est revenu, il ose tout, cadre les bouches de Reichardt et Eisenberg lorsque Roger débreake. Le public s’enflamme à nouveau, tout recommence. On ne croit pas si bien dire : une trentaine de jeux plus loin, la nuit tombe de nouveau, et cette fois-ci le commentateur en chef de France 2, Lionel Chamoulaud, déclare forfait ; si on veut encore entendre sa parole ivre de lifts espagnols, il faut lui laisser sa nuit. Godard et lui s’engueulent dans la cabine, le stagiaire gère une nouvelle pause avant un changement de côté, mais le son est là : parfum de scandale, à demain, c’est l’heure de “Mots croisés”, présenté par Yves Calvi. On va y parler service public de l’audiovisuel.

TROISIEME JOUR

Le mardi matin est pluvieux : le match devait reprendre à dix heures ; l’organisation du tournoi commence à s’inquiéter et l’horaire matinal n’est pas une invention gratuite, juste le signe d’une angoisse qui grossit. Selon des sources confidentielles, Nadal et Federer sont soulagés : ils menaçaient de faire grève si on ne leur permettait pas de s’entraîner correctement avant de jouer l’après-midi. Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Sports, gagne enfin un arbitrage : on apprend qu’après d’âpres négociations, elle a obtenu que les joueurs ne reprennent qu’à 14h, dorénavant. Plus surprenant, on apprend qu’Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, est partie en vacances. Pourtant, en ce jour de questions au gouvernement, habituellement retransmises sur les chaînes publiques, les premières difficultés arrivent. La veille, Calvi a levé un lièvre. France Télévisions n’est plus prête à diffuser la finale à partir du lendemain. Les revenus publicitaires ne suffisent plus, Chamoulaud et Nelson Monfort demandent des primes de risques, Jesse Eisenberg s’agaçant à chaque fois que le turbulent intervieweur l’approche pour lui demander son avis sur le revers de Federer, étonnament performant aujourd’hui. C’est la première fois que la durée d’un match va déterminer sa visibilité, la forme de sa diffusion et la manière de le filmer.

Cinquième set : 65-65, changement de côté

Fred Godard donne tout, et la sitcom reprend ses droits. La pause est d’une durée exceptionnelle parce que Federer et Nadal demandent chacun des soins aux pieds, perclus d’ampoules. Le champ-contrechamp s’impose, Federer tente quelques plaisanteries mais Nadal demeure partagé entre silences et grimaces de douleur, que le Suisse interprète à tort, ainsi que le dirait Alain Fleischer, comme « la réponse du muet au parlant ». Nadal ne rit pas. La mise en scène passionne. Federer raconte des histoires à Nadal, celui-ci écoute et sourit désormais de temps à autre. On ne les a plus vus dans le même plan depuis une vingtaine de minutes, mais l’épisode touche à sa fin, et la reprise du match ressemble à une coupure de pub dans une soirée séries sur Comedy Central.

Cinquième set : Nadal 76-75, Federer 30-15

Nadal serre le jeu, allonge ses frappes, mais le rythme régulier qu’il imprime ne déstabilise plus son adversaire. Au contraire, Federer retrouve de la fluidité dans son revers et ne slice plus. Ses coups sont secs mais ne lui permettent pas d’avancer ; en face, Nadal adopte une stratégie de long terme. C’est lui qui vient au filet lorsque soudain ses balles bondissent un peu plus après avoir touché le sol, histoire de montrer à Federer qu’il y a de quoi s’inquiéter. La pluie ne va pas revenir, mais les nuages masquent toujours les rayons du soleil. Quelques surprenantes erreurs de Federer indiquent à Nadal que le Suisse n’y voit guère, à cause du manque de luminosité. Peut-être plus anxieux encore à l’idée de jouer un jour de plus qu’à celle de perdre dans l’heure qui suit, Federer ne demande pas la suspension du match. Nadal le pilonne, tourne systématiquement autour de son coup droit comme quand sa confiance est au sommet. Il remporte sept points d’affilée, mais Federer ne...

C’est désormais officiel, TF1 l’a annoncé au 20 heures parce que Pujadas n’a pas osé : si le match ne finit pas ce mardi, les spectateurs ne pourront plus le suivre sur France Télévisions. Dans les tribunes du court, on ne le sait pas encore et personne n’ose regarder son smartphone pour consulter Internet ou les réseaux sociaux. Si quelqu’un l’a appris dans le public, il ou elle cache bien son jeu. Un peu avant la révélation, BFM TV retransmettait en direct les négociations entre Rémy Pflimlin, patron de l’entreprise publique, et les organisateurs du tournoi ; on voit maintenant Pflimlin, défait et les yeux rougis par les larmes de ne pas avoir obtenu la gratuité des droits de diffusion pour la journée de mercredi, serrer sans conviction la main d’un homme souriant, scellant ainsi l’échec des discussions et l’humiliation du service public.

...cède pas, sauve trois nouvelles balles de match, s’en procure une deux jeux plus loin, avant que l’arbitre ne siffle la fin des hostilités. Cette finale durera un jour de plus. Des huées se font entendre dans le public.

À suivre...

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
vendredi 6 juin 2014

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