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La Ritournelle  de Marc Fitoussi

Nouvel air

6.6

C’est une expérience assez inédite : entrer voir un film avec Jean-Pierre Darroussin et des vaches, ressortir avec l’impression d’avoir croisé un Hong Sang Soo. Pas plus que l’affiche de Libre et Assoupi ne permettait de savoir si l’excellente comédie de Benjamin Guedj allait se démarquer de Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu, La Ritournelle ne donne pas l’impression, a priori, de se tenir à distance raisonnable du cinéma naphtaliné de Jean Becker. D’où, coup de théâtre : Isabelle Huppert, que l’on découvre ici une toque sur la tête, en train de peigner le derrière d’un bœuf, apporte avec elle son insouciance sud-coréenne, son errance sentimentale, ses soirées de cuite, et semble aussi perdue lorsqu’elle atteint la capitale qu’elle l’était en Corée du Sud dans In Another Country.

Isabelle joue Brigitte et le rôle semble lui aller si mal qu’on y croit aussitôt : Brigitte, pas plus qu’Isabelle, ne semble faite pour peigner le bétail, ou le prendre en photo. Après une première partie de séduction bucolique, celle-ci file rejoindre son futur amant (Pio Marmaï) à Paris. Le bellâtre s’avère assez creux, voire cruel, mais Brigitte trouve néanmoins la tendresse et la liberté qui lui manquaient dans les bras d’un bel inconnu rencontré à l’hôtel. Son mari, le bon vieil éleveur, la suit, la surprend, ne dit rien et, lors des retrouvailles du couple, réaffirme maladroitement sa virilité. Pour lui, le voyage en terres parisiennes se change en initiation à la modernité : du rapport à la femme (il découvre qu’il peut accorder à la sienne les mêmes libertés extraconjugales qu’il s’est accordées à lui-même), du rapport à l’art (lui qui méprisait le cirque découvre que son fils, qui a choisi cette voie, donne un spectacle qui l’émeut aux larmes) et du rapport à la nourriture (l’éleveur de belles charolaises à qui sa femme voulait faire manger du tofu s’arrête, songeur, quelques instants devant la boutique d’un boucher). Le premier pari remporté par Fitoussi, c’est celui-là : organiser une sorte de grand carnaval de la franchouillardise, transformer le hype en ringard et le ringard en hype. Comme il le dit en entretien, la campagne apparaît comme un lieu hyper technologique, et Paris comme un espace désuet. De même, les jeunes séducteurs sont des réacs un peu traîtres tandis que les orthodontistes danois délivrent les clés du bonheur. Le tout est orchestré par la fugue de Brigitte, classique Bovary en quête de changement – à commencer, le scénario le veut ainsi, par celui de ses habitudes culinaires. Si Fitoussi multiplie, certes, les références à la nourriture (toute une symbolique du croq’tofu, du Mac Donald, du kebab, du tournedos…), il est avant tout soucieux de renverser les réflexes de « ce genre de cinéma » et surtout de le faire sans poser, avec une désinvolture et une sérénité rieuses qui rappellent la légèreté fondatrice de la comédienne qu’est Isabelle Huppert, et que ses excursions chez Haneke ont eu tendance à faire oublier.

C’est la deuxième fois ce printemps qu’une telle surprise nous échoit – la dernière fois, c’était justement dans la chronique de la fainéantise qu’était Libre et Assoupi, portrait générationnel entre le cartoon et le poème, dont le jeune héros, Sébastien, consacrait son énergie à ne surtout rien faire de sa vie. Libre et Assoupi et La Ritournelle inspirent la même sympathie. S’ils séduisent, c’est autant pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils ne font pas : sur-clamer la filiation cinématographique, mettre la charge sociale au cœur de leur discours. Les décrochages comiques sont nombreux et les embardées dramatiques finement exécutées : au milieu de séquences ouvertes à l’improvisation, l’émotion surgit en plan fixe, monumentalement (les déclarations d’amour, en gros plan chez Guedj, en plongée chez Fitoussi). Au fondement de chacun d’eux repose le même désir de se faire son coin propre, à l’intérieur de soi (en tâchant d’éprouver ses limites morales) et autour (en cherchant sa place dans la société, en faisant l’expérience de la marginalité). Avatars de leurs cinéastes, Sébastien et Brigitte échappent aux pressions et aux déterminismes pour goûter à autre chose avant d’en revenir à leurs amours premières (la farniente, la Normandie), jolis portraits de cinéastes louvoyant entre auteurisme et commerce, liberté et assoupissement : ancienne ritournelle, c’est vrai.

par Camille Brunel
lundi 16 juin 2014

La Ritournelle Marc Fitoussi

France ,  2013

Avec : Isabelle Huppert (Brigitte Lecanu) ; Jean-Pierre Darroussin (Xavier Lecanu) ; Michael Nyqvist (Jesper) ; Pio Marmai (Stan) ; Jean-Charles Clichet (Régis) ; Marina Foïs (Christiane) ; Audrey Dana (Laurette) ; Anaïs Demoustier (Marion).

Durée : 1h38min.

Sortie : 11 juin 2014.

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