JPEG - 86 ko
spip_tete

Deux jours, une nuit  de Jean-Pierre et Luc Dardenne

La dépression est un sport de combat

7.2

Sandra, l’héroïne de Deux Jours, Une Nuit doit reprendre le travail après un arrêt maladie pour dépression, mais apprend un vendredi après-midi qu’elle se fait limoger pour raisons économiques. Le patron de Solwal, l’entreprise de panneaux solaires où elle est ouvrière, a proposé à ses quinze collègues de faire le choix entre une prime de 1000 euros et son licenciement. Ils ont presque tous choisi l’argent. Son amie Juliette obtient que le vote ait de nouveau lieu le lundi matin en la présence de Sandra, afin d’éviter que le contre-maître Jean-Marc ne puisse influencer les autres. Pour Manu, son mari, il est clair qu’elle doit essayer de tous les convaincre de changer d’avis en leur rendant visite un à un. Elle a beau être officiellement guérie – c’est le médecin qui l’affirme, rappelle l’époux dévoué – la jeune femme semble pourtant fragile. Or un week-end de lutte s’annonce : pour retrouver son emploi, pour se prouver qu’elle est vraiment rétablie.

La construction du récit est limpide. Sandra doit rencontrer successivement ses collègues. Mais la mécanique de ce dispositif est perturbée par le défaitisme de la convalescente. À plusieurs reprises, elle veut arrêter de « mendier », parce qu’ils ont raison : « je n’existe pas, je suis nulle, je suis rien du tout »... Agitée de crises d’angoisse qui lui font gober ses xanax comme des cachous, elle a la gorge oppressée, ne peut plus parler, cherche son souffle, tétanise. Quand la coupe est pleine, c’est-à-dire quand elle recueille trop de non, trop d’invectives de la part de ceux qu’elle cherche à persuader, elle se couche. La fatigue la plonge dans le sommeil comme pour la protéger du reste du monde. Elle va au lit alors qu’il fait encore jour, elle s’endort dans la voiture de son mari qui fait le taxi pour elle. Il faudrait donc comprendre la scène où Sandra s’enfile toute une boîte de cachetons et se retrouve aux urgences comme une très grande envie de dormir : si on fait l’hypothèse dramatique d’une tentative de suicide, on comprend mal qu’après un lavage d’estomac elle décide de voir les trois derniers collègues de sa liste. Non, ici, elle veut juste couper les liens avec le monde, oublier, ne plus angoisser, se détendre enfin.

Quand elle n’est pas dans les bras de Morphée, Sandra marche, court. La prouesse de Marion Cotillard est d’incarner un corps déprimé au sens étymologique du terme : abaissé, enfoncé. Regard rivé au sol, cou rentré, épaules courbées, poitrine creusée. Sandra est belle mais ne le sait plus, d’ailleurs elle ne désire plus son mari : ils n’ont pas fait l’amour depuis quatre mois. La neurasthénie de Sandra est-elle la cause ou la conséquence de son licenciement ? Elle n’est pas la seule à être en plein marasme, son entreprise aussi : dépression pour tout le monde. Le sort de l’héroïne des Dardenne est intrinsèquement lié à son avenir professionnel. Jean-Marc le contre-maître est d’ailleurs convaincu qu’à cause de sa dépression, elle ne pourra pas travailler aussi bien qu’avant. La fille de Sandra résume l’enjeu de l’histoire en une question simple : « Si Maman perd son travail, elle va encore être malade ? » Malade d’aller à l’usine, malade de rester à la maison sans rien faire, malade de se retrouver au chômage. La dimension économique et donc sociale du film est liée au motif de la maladie parce que le système de l’entreprise est lui-même mal en point, perverti, au point qu’il dissout la cohésion entre les salariés. A la moitié du film, Sandra parle de “[s]a dépression”, mais le film réussit à montrer que la dépression est celle de toute l’entreprise : si la crise est là, elle touche l’équipe entière, pas seulement Sandra, parce que tous les salariés devront faire des heures supplémentaires et avancer sous pression.

Sandra doit se forcer à sortir de sa chambre où elle se réfugie au moindre découragement pour affronter le plein soleil et convaincre ses collègues de l’aider à récupérer son poste à Solwal (contraction oxymorique de soleil et Wallonie). La véritable victoire sur la dépression n’est pas forcément d’échapper au chômage mais de sortir de l’ombre, de l’isolement. Ce combat se fait dans la lumière. Dès lors, pas de dépression climatique à l’horizon, mais bien un anticyclone qui donne à la Wallonie un air de vacances, avec ses glaces en cornet, ses matches de foot et ses oiseaux qui chantent. La peau de Sandra est un caramel pâle, un panneau solaire dépressif. Le film des Dardenne n’est pas physique parce qu’il suit les visages et les corps de près mais parce qu’il fait de Cotillard une surface capable de transformer l’énergie. Les panneaux fabriqués par Solwal captent l’énergie solaire pour en faire de l’électricité : Sandra recueille la violence de l’individualisme de ses collègues pour la transmuer en esprit de groupe, et c’est la raison pour laquelle sa présence devant ses collègues est obligatoire.

Sandra est une boxeuse asthénique, pas exactement sûre de vouloir se battre. En l’habillant de débardeurs bleu ou rose, les Dardenne choisissent de faire de Cotillard une sportive dont les épaules nues révèlent la force. Grande, un peu maigre aussi, néanmoins athlétique et volontaire. À ses côtés, son mari Manu fait figure d’entraîneur qui l’encourage quand il sent que son moral retombe, la félicite quand elle obtient une réponse positive. Juliette, sa collègue, autre figure bienveillante, pourrait être son soigneur. Dès le début, Manu est clair : « La seule manière d’arrêter de pleurer, c’est de te battre pour garder ton boulot ». Alors Sandra monte sur le ring et enchaîne les rounds, c’est-à-dire les visites à ses collègues. Le combat est long. Deux jours et une nuit. Après la scène brutale lors de laquelle Jérôme, un employé, assomme son propre père et lui met un pain dans la gueule parce qu’il refuse de renoncer à sa prime, Sandra veut raccrocher les gants et se couche. Manu lui annonce dans la chambre que Miguel, un autre employé, a quant à lui répondu par l’affirmative, au téléphone. Sans transition, round suivant le dimanche matin. Cette tension de la castagne contamine alors l’équipe, puisque, au moment du vote final, les collègues en viennent aux mains.
Comme une boxeuse, Sandra boit beaucoup. L’angoisse lui assèche la gorge et sa petite bouteille d’eau ne la quitte pas, jusque dans l’attente du résultat du vote près de la machine à café. Sandra se dope : elle avale des xanax dans la salle de bains, dans le bus, dans la voiture.

Remporte-t-elle le combat ? Quelle que soit l’issue du vote, la réponse est oui. Parce qu’elle a trouvé sa place. La question court tout le long du film. Tantôt c’est elle, tantôt ce sont ses collègues qui disent : « Mets-toi à ma place ». Pour eux, il s’agit de faire comprendre les raisons pour lesquelles ils ne peuvent (ou ne veulent) pas renoncer à leur prime. Pour elle, il s‘agit d’expliquer pourquoi elle doit conserver son travail. L’argent compte bien sûr, mais peut-être pas autant que l’idée de faire partie d’un groupe. La place de Sandra n’est donc pas dans son lit. Dans un moment de découragement, elle soupire en parlant d’un oiseau qui s’époumone : « J’aimerais bien être à sa place ». Enfin, à la fin du match, alors qu’elle ramasse ses affaires dans son casier, son patron la rappelle. Quand elle arrive dans son bureau, elle fait le mouvement de s’asseoir sur une chaise, mais il le lui défend. « Non, cette place-là »... Dumont voudrait bien donner une place à l’employée qui lui pose problème, mais pas forcément la sienne, plutôt celle d’un collègue en CDD. En sortant de Solwal la tête haute, Sandra a gagné le combat : elle sait où elle appartient. À la lumière.

par Clémence Laot
mercredi 18 juin 2014

Deux jours, une nuit Jean-Pierre et Luc Dardenne

Belgique - France ,  2013

Avec : Marion Cotillard (Sandra) ; Fabrizio Rongione (Manu) ; Pili Groyne (Estelle) ; Simon Caudry (Maxime) ; Catherine Salée (Juliette) ; Baptiste Sornin (Mr. Dumont) ; Alain Eloy (Willy) ; Myriem Akheddiou (Mireille).

Durée : 1h35min.

Sortie : 21 mai 2014.

Accueil > actualités > La dépression est un sport de combat