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Under the Skin  de Jonathan Glazer

Gris écarlate

3.9

[Déjà dans « Venise 2013 ». Attention : l’article révèle le contenu du film...]

Lorsque Scarlett Johansson, perdue dans un pub au fin fond de la forêt écossaise, se coupe un morceau de forêt noire avec sa fourchette, une miette refuse de monter. Scarlett insiste – le spectateur est dans sa tête, la caméra penchée sur ses mains blanches. La miette s’agrège fragilement au bout de chocolat principal. Scarlett soulève doucement la fourchette. La miette restera-t-elle collée ? Va-t-elle retomber dans l’assiette ? La main s’élève vers la bouche du spectateur. Cut. Ce que Jonathan Glazer réserve à son public est alors meilleur qu’une part de gâteau : un gros plan sur les lèvres si rondes de l’actrice, se refermant sur la fourchette (on a oublié la miette). Mais deux secondes plus tard, la voilà qui recrache. Plan large.

Tel est le dispositif de Jonathan Glazer dans la majorité des scènes d’Under the skin, qu’il y soit question d’avaler un dessert ou d’errer au volant d’une camionnette sur les routes qui entourent Glasgow, à la recherche de jeunes hommes à kidnapper. Suspense, érotisme, répulsion. On rince, on essuie, et on recommence. Le suspense déguise le Scarlett-movie en thriller, l’érotisme, c’est le gâteau et on aurait tort de s’en priver, et la répulsion fait office de caution esthétique : tout pouvoir de séduction est à double-tranchant, et les ténèbres lisses de l’antre de la belle se chargent de troubler le plaisir spéculaire. Scarlett Johansson exorcise ici ainsi deux choses : d’abord son devenir-jouet pour Hollywood, avec Iron Man 2 ou Avengers – un joli trucage numérique révèle que sous la peau de Scarlett Johansson, il n’y a qu’un mannequin noir en plastique sorti d’une vitrine Victoria’s Secret, au regard vide un peu triste –, ensuite le scandale associé à la diffusion d’une photo de ses fesses, volée dans son iPhone, qu’elle ne destinait pas au grand public – elle apparaît ici toute nue à plusieurs reprises, comme pour affirmer que si on veut la voir nue, il faudra, devinez-quoi : une caution esthétique. Belle idée d’ouverture : dans des limbes blanches, l’autre Scarlett Johansson déshabille le cadavre de la vraie. Caution esthétique kubrickienne, reprise en main par l’actrice de la représentation de sa nudité, remplacement de la vraie Scarlett par son alien ego : le compte est bon. On pouvait passer à autre chose, pourtant le film s’éternise, et se regarde s’éterniser.

On avait été assez impressionnés, à Cannes, par Swimmer, le court-métrage de Lynne Ramsay, financé et tourné en Ecosse également. Il s’agissait d’un clip réalisé pour les JO 2012, dans lequel un nageur traversait un loch en noir et blanc et au ralenti. Under the skin partage la même tendance à la flamboyance esthétique liée aux couleurs des Highlands, au caractère tourmenté de la lande et de ses variations de couleur, véritables friandises pour chef op’.

Les résonances politiques et écologiques du roman d’origine passent à la trappe. Le contexte de science-fiction, où une extra-terrestre était envoyée sur Terre pour capturer des auto-stoppeurs et les envoyer à ses pairs comme du homard ramené de la pêche pour le dîner, disparaît aussi. Aussi Scarlett n’est-elle pas un extra-terrestre, mais un simple vampire, insatiable mangeuse d’hommes se languissant d’un peu de tendresse (voir le passage gentiment ridicule où elle épargne une sorte d’elephant man parce qu’il ne l’a pas traitée comme une poupée). Tant pis si le public ne comprend rien aux tenants et aux aboutissants de ces répétitives séquences de rapts, et s’en remet du coup à la contemplation de l’actrice, car rien d’autre ne compte. Ce désir d’épurer le roman de sa narration révèle bien l’enjeu du film, purement esthétique, centré sur un seul individu ; c’est un argument de clip. Et pour cause : cinq minutes suffisaient pour expliquer que la vraie Scarlett Johansson est morte, et que son double médiatique a pris le relais. Exorcisme oblige, le double est voué à la destruction. À tout prendre, on aurait préféré que le film commence à ce moment-là : Glazer aurait alors quitté la métaphore people pour se lancer dans l’inconnu : que sera Scarlett Johansson l’actrice, quand son image médiatique aura brûlé ?

par Camille Brunel
jeudi 26 juin 2014

Under the Skin Jonathan Glazer

Royaume-Uni ,  2013

Avec : Scarlett Johansson (Laura) Jeremy McWilliams (L’homme mauvais) ; Lynsey Taylor Mackay ; Dougie McConnell ; Kevin McAlinden ; Andrew Gorman ; Joe Szula.

Durée : 1h47min.

Sortie : 25 juin 2014.

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