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Albert à l'Ouest  de Seth McFarlane

Bas les masques

4.1

Il y a un million de façons de mourir au far-west, comme dit le titre original d’Albert à l’ouest, mais il n’y a qu’une manière de faire du Seth MacFarlane. De la télévision au cinéma, la méthode du réalisateur de Ted a toujours été très reconnaissable. Commencer par opérer des déplacements incongrus, en mettant par exemple une voix de snob dans la gueule d’un chien et des plans machiavéliques dans la tête d’un nourrisson (Brian et Stewy dans Family Guy) ; ou alors en plaçant un nounours vivant amateur de cannabis dans l’appartement d’un jeune couple (Ted, peluche éponyme du précédent McFarlane). Transformer ces situations flottantes en micro-détournements culturels où se bousculent les références pop, les genres et les noms de célébrités. Jouer enfin les écarts de rythme et les digressions arbitraires. Un personnage pourra débiter des méchancetés plus vite que son ombre avant de rester figé dans un tableau absurde - le format dessin-animé de Family Guy et d’American Dad s’y prête particulièrement bien. Sur l’arbitraire de ces enchaînements, on se souvient de la caricature de Family Guy dans l’épisode “Cartoon Wars II” de South Park : Cartman y découvre que la série de MacFarlane est en fait écrite par des lamantins qui choisissent aléatoirement des sujets et des références pop enfermées dans des “balles à idées”. Albert à l’ouest ne déroge pas à la méthode.

Cette fois, un fermier étourdi et modérément courageux, que sa fiancée vient de quitter, fait la connaissance d’une belle inconnue. Les ingrédients sont là : un homme douillet introduit dans l’univers rugueux du western, des genres travestis (western, comédie romantique, comédie musicale, comédie tout court) et un certain travail sur le rythme des gags et des développements narratifs, jusqu’à la compilation aléatoire de flashbacks vers la fin du film. Et pourtant la formule n’est pas exactement la même. A la différence de Ted et des séries dont il est le créateur, le nouveau film de MacFarlane ne fonctionne pas avec des images animées. Le réalisateur, qui s’était jusqu’ici contenté de prêter sa voix à Ted et à presque tous les personnages de Family Guy, joue cette fois-ci la comédie. Ces deux éléments - la présence du réalisateur comme acteur et l’absence apparente d’animation dans le film - méritent qu’on s’y attarde.

Avec le personnage d’Albert joué par Seth MacFarlane, les dialogues ne s’entendent pas de la même manière. L’auteur a un porte-parole, son humour est associé à une personnalité. C’est-à-dire à une explication : désespéré de ne pas être un gros dur, Albert s’est mis à porter sur le monde un jugement décalé, aussi désopilant qu’inapproprié… L’humour de MacFarlane, une force du faible ? Voilà que le pape de la méchanceté gratuite roule des yeux comme le Chat Botté de Shrek. L’autre conséquence de la présence du réalisateur comme acteur est plus intéressante. Son personnage est obsédé par la violence qui règne dans le far west. Mais il est moins révolté par la violence en elle-même que par l’idée qu’il soit le seul à la voir et à la ressentir. Car les gens du far west sont comme des personnages de cartoon, inexplicablement résistants à la douleur et à la mort. Albert est l’inverse de Ted : un être humain perdu dans un monde de fictions animées.

Une étrange solidarité s’installe entre l’inhospitalité du western et son caractère irréel et comique. Les morts répétées deviennent une condition nécessaire à l’action, on pense d’ailleurs au récent Edge of tomorrow dont le personnage principal doit mourir encore et encore pour vivre chaque fois le même jour. On retrouve dans Albert à l’ouest le même rapport vidéo-ludique à la mort, mais celui-ci fonctionne comme un carburant humoristique, une dette de sang à payer au réel pour mieux s’amuser dans la fiction. La méthode MacFarlane trouve sa limite dans la pauvreté de cette dialectique, qui produit un film lisse jusque dans ses aspérités. L’humour macabre et les gags graveleux deviennent des réflexes machinaux aussi inoffensifs que l’histoire d’amour entre Albert et Anna. A force de tout placer au même niveau, de tout égaliser, le film finit par se neutraliser lui-même. Ne restent plus, à la fin, que quelques rires passés au tamis de la connivence culturelle.

par Timothée Gérardin
mercredi 2 juillet 2014

Albert à l'Ouest Seth McFarlane

États-Unis ,  2014

Avec : Seth Mac Farlane (Albert), Charlize Theron (Anna), Amanda Seyfried (Louise), Liam Neeson (Clinch), Giovanni Ribisi (Edward), Neil Patrick Harris (Foy), Sarah Silverman (Ruth)...

Durée : 1h57

Sortie : 2 juillet 2014

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