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Adieu au langage  de Jean-Luc Godard

3 # Le chien, le territoire, l’écran de télévision

Conversation imaginaire

Un film en 2D

– C’est donc le premier long métrage de JLG en 3D, non ?
– Plus certainement le premier que l’on voit en 3D, et il faut songer, depuis qu’une salle parisienne a eu cette idée a priori curieuse de le projeter en 2D, tant tout le monde a dit qu’il était « impossible » de ne pas voir Adieu au langage en 3D, à aller le regarder sans lunettes.
– Pour la première fois, j’ai l’impression que la 3D revisite les deux autres dimensions. En tout cas, qu’elle donne à voir en trois dimensions ce qu’on pourrait appeler la 1D et la 2D. En grande partie, c’est d’ailleurs un film en deux dimensions.
– Tout dépend de ce qu’on appelle, dans Adieu au langage, la plus grande partie. Il y a en effet dans les scènes domestiques du film un objet qui annihile, à l’arrière-plan, l’effet de profondeur ou l’effet de relief, qui au demeurant n’est pas ce que le film vise en premier lieu, hormis quelques plans spectaculaires de ce point de vue. La première apparition du chien Roxy, par exemple, montre le chien reniflant quelque chose si près de l’objectif qu’il a l’air de chercher un objet de l’autre côté de l’écran. Comme si on était dans un film policier et que du côté de la fiction, le mystère resterait entier de toute façon, les indices se trouvant du côté du spectateur.
– Oui, Adieu au langage comprend d’ailleurs des éléments d’intrigue policière ou d’espionnage, les quelques brefs coups de feu le montrent. Mais pour revenir à un objet qui, lui, est bien visible dans ces plans en intérieurs, il s’agit bien d’un téléviseur. Dans Adieu au langage, la télévision montre des films en 2D, l’histoire du cinéma s’y déroule au fond de la salle, comme une conversation banale dans un western au fond d’un saloon sur laquelle un raccord dans l’axe soudain attirerait l’attention.
– Laissons le chien et la 2D de côté, tu veux ?
– Entre le chien et la 2D, entre l’écran et le territoire, il y a beaucoup de choses qui circulent. Mais la 1D, c’est quoi pour toi ?
– C’est le degré zéro du cinéma. Une ligne, la courbe de l’histoire, le fil du récit, l’arc d’un personnage, comme le dirait un scénariste hollywoodien. Ce n’est pas encore le scénario des Histoire(s) du cinéma, dans lesquelles d’un plan naissent deux ou trois images, tout comme le fil du récit se dédouble, s’épaissit. C’est là la fameuse 2D, c’est bien ça ?
– Non, en fait c’est la télévision. A dire vrai, les Histoire(s) étaient une série TV. Un feuilleton estampillé Canal +. Longtemps, on a dit que le cinéma y citait le cinéma, que Godard y faisait son histoire du cinéma par les films. C’est plutôt le petit écran qui cite le grand ; dans le premier essai de JLG en 3D, Les 3-Désastres (dans 3X3D), Godard cite enfin des films en 3D, (Destination Finale 5, La Grotte des rêves perdus, etc.). Mais dans Adieu au langage, la 2D des films classiques hollywoodiens revient vers le téléviseur, le seul objet à résister à l’effet 3D. La donne change en ce moment même, le petit écran est aussi gagné par la 3D, et autour de nous, on voit même fleurir des appartements avec projecteur 3D ; mais jusqu’alors, Godard a bien vu les choses : à la télévision une histoire de la 2D, de la peinture au cinéma en passant par la littérature, au cinéma une histoire de la 3D.
– C’est d’ailleurs une propriété des séries modernes, je dirais depuis la fin des années 1990, de citer abondamment le cinéma et les films. Les Soprano en est un exemple éclatant : on se souvient de l’épisode de la mort de la mère de Tony, que nous avons revu récemment tous les deux comme un moyen-métrage autonome, au début de la troisième saison, dont le montage parallèle fait la part belle à la diffusion télévisuelle de L’Ennemi public de William Wellman. En ce sens, les Histoire(s) sont de la famille et Adieu au langage fait de l’écran de télévision, à nouveau, le territoire de l’histoire du cinéma.
– Il y a un autre territoire, dont un parcours définit la superficie avec une moins grande précision : celui arpenté par le chien Roxy.

Un écran plat

– On va attendre un peu avec le chien et l’histoire. L’écran de télévision attire systématiquement le regard. La 3D accentue l’envie de contourner les corps dénudés de l’homme et de la femme pour pouvoir regarder ce qui se trame derrière eux. On nous a dit combien Adieu au langage citait le scénario de deux autres films, Quai des brumes et The Chase. Encore une fois, le mouvement est logique, sous la 3D des corps qui sortent de l’écran, on trouve la 2D de l’écran plat qui diffuse des films à l’arrière-plan, ces films auxquels depuis longtemps Godard emprunte la trame pour écrire ses propres fictions, si ce n’est à l’œuvre d’un écrivain par ailleurs scénariste, comme William Faulkner et ses Palmiers sauvages pour A bout de souffle ou Donald Westlake alias Richard Stark et Rien dans le coffre pour Made in USA. Sous la 2D qui fait défiler l’histoire du cinéma, il y a donc toujours ce cinéma qu’on dit classique qui tire les ficelles, et on y retrouve la 1D, le fil du récit, la trame presque secrète qui guide les images.
– 1D, 2D, 3D, tu pourrais en faire une comptine. JLG a cette fois assuré la promotion de son nouveau film à coup de grandes interviews. Deux phrases du cinéaste m’interpellent : l’une anodine, qui émet un jugement banal sur l’oeuvre de Bill Viola ; l’autre est un jeu de mots : “Pourquoi achète-t-on des écrans plats pour regarder des films en relief ?”. Du vidéaste américain, Godard dit que ses créations reposent essentiellement sur “des idées de scénario”. La sentence est dure.
– Relief, écran plat, scénario, tout y est, pourtant, en deux phrases. Dans la logique que nous avons dessinée, l’écran plat, la 2D, est un intermédiaire entre la 1D et la 3D, entre le scénario et le relief. Comme si les films en 3D n’avaient que faire de leur scénario, que le spectacle en relief s’accommodait mal d’une intrigue. La citation sur Viola, à cet égard, est intéressante. Une de ses installations, exposée au Grand Palais au premier semestre 2014, montre une série d’écrans alignés les uns derrière les autres. On peut voir ce qui y est projeté des deux côtés. La même action se déroule sur chacun d’entre eux. L’effet produit est assez similaire à celui d’un film en 3D, la scène semble en relief et en même temps elle est repliée sur l’écran, happée par lui, qui l’empêche de s’échapper.
– C’est en effet, je dirais, dans une acception étendue du mot, une idée de « scénario ». Finalement, ce n’est que la répétition de la même scène sur plusieurs supports différents, un lien inattendu entre le scénario et le relief. Si l’on est du côté de Godard, on peut dire que c’est rabattre une idée d’image sur une astuce scénaristique ; sinon, l’effet reste saisissant, mais l’étape de la 2D est en fait on ne peut plus prégnante. Encore une fois, les écrans plats ont la dimension de grands téléviseurs dernier cri. De quelque côté qu’on la prenne, la phrase de JLG sur le relief est imparable.
– Godard n’a lui-même jamais échappé aux contradictions. Mais Adieu au langage est un dernier défi aux paradoxes, son titre trahit d’ailleurs ce programme. Ce n’est sans doute pas par hasard que JLG a prononcé cette phrase qui met en opposition le cinéma en relief et la télévision la plus moderne. Le cinéma en relief s’éloigne donc de l’objet que l’on regarde « en baissant les yeux ». Au moment même où la série, des Histoire(s) aux Soprano, cite le grand écran non par déférence mais par souci d’égalité avec le cinéma, Godard remet de la distance entre les deux. Si la télévision est notre langage quotidien, banal, celui qu’on partage le mieux, alors cet Adieu au langage ne pouvait être qu’en 3D. L’histoire du cinéma a en revanche rejoint le patrimoine, le petit écran et la 2D.
– Et le smartphone, sur lequel Godard dit stocker des milliers de vidéos de son chien ? Il fait l’inverse de la télévision. Il va du plus petit au plus grand : Film Socialisme comptait quelques plans tournés au téléphone, sur le paquebot de la première partie. Un smartphone, en dépit de toutes ses nombreuses fonctionnalités inutiles, permet d’envoyer des messages à une personne précise, ou à tous ceux qu’on connaît. Il est plus précis que le signal télévisuel.
– Il est comme le chien, il a du flair.

Une histoire naturelle

– Oui, le chien qui va chercher un bâton revient vers celui qui le lui a envoyé. Il répond au message qu’il a reçu, et ne se trompe jamais de destinataire. On a parlé du scénario policier, c’est exactement ça : répondre à un maître (chanteur) qui envoie des lettres.
– Et comme dans un film noir, on ne voit pas celui qui fait chanter. En même temps, le territoire du film est très précis, beaucoup plus réduit que la Méditerranée et les pays côtiers de Film Socialisme.
– Il y a aussi une intrigue sexuelle, et des morts. Toujours le film noir. Le synopsis de Godard annonçait pourtant autre chose : la tentative de réconciliation d’un couple qui n’arrive plus à se parler, qui au mieux ne fait que communiquer, par un chien. Il devait aussi y être question de mathématiques, de Wittgenstein.
– Souvent, des films ou des séquences de Godard pourraient être écrits en équation. C’est à l’évidence réducteur : au cours d’un de ses séminaires, Georges Didi-Huberman en avait élaboré une pour évoquer un passage d’Ici et ailleurs. C’est le fameux moment où Golda Meir et Adolf Hitler se partagent l’image. Auparavant, la photo d’Hitler occupait tout l’écran : on entendait un discours du Führer où retentissait souvent le mot « Palestine ». L’équation était la suivante : N/J = J/P, N valant pour nazis, J pour Juifs, P pour Palestiniens.
– On dirait un ridicule slogan de manifestation anti-Le Pen : “F pour fasciste, N pour nazi”. L’équation est assez faible. En tout cas celle-ci, particulièrement. Adieu au langage, s’il doit parler d’un domaine scientifique, évoque plutôt la biologie. Son propos, pour reprendre le mot de Godard, n’est pas une équation.
– C’est une histoire, une histoire naturelle. Le sexe et la mort plutôt que le zéro et l’infini. Le territoire n’est pas à ce point précis pour qu’on puisse en fournir les coordonnées.
– Tout au plus celles de la ville de Nyon, que tu connais je crois, où se déroule la majeure partie du film, entre le lieu culturel nommé « L’usine à gaz » et le lac Léman. On revient néanmoins plusieurs fois sur les mêmes lieux, le bord de lac grillagé, la maison avec sa télévision, ses toilettes, sa douche, son lit, « L’usine à gaz », la forêt. Des clichés de films policiers encore, mais le chien est le premier à faire dévier Adieu au langage de cette route. S’il flaire, c’est de l’autre côté de l’écran, s’il erre et pense, c’est à l’image. Il n’emprunte jamais le même chemin, prend des routes de traverse. Il est à associer aux enfants, évidemment, ceux qui innocemment, dans une intrigue à suspense, auraient délivré des indices fondamentaux sur l’identité du coupable, mais qu’on voit ici jouer aux (trois) dés. Le jeu de mots donne une idée de ce que fait JLG avec la 3D, mais la scène dit aussi que comme le chien, ils sont les guides de l’humanité. Ils livrent les humains, comme le cinéaste le fait avec le relief, au hasard de l’évolution (technique, biologique).
– La technique, qui a toujours fasciné Godard, a donc essentiellement à voir avec la biologie. J’ai entendu JLG le dire sur France Inter, les deux séquences qui incitent à fermer alternativement l’oeil gauche et l’oeil droit, pour créer un champ-contrechamp, ne font que rappeler que nous avons deux yeux. La 3D n’est pas le bras armé du regard, elle n’est que la confirmation que nous pouvons nous servir de deux yeux pour voir.
– De même, le chien n’est pas un outil, ni guide pour aveugles ni flaireur pour flics. S’il est un guide, c’est parce qu’il nous rappelle deux choses : on n’est guide qu’à toujours penser quand l’autre ne s’y attend pas, et même quand il ne le sait pas ; on ne l’est aussi qu’à aimer les autres plus que soi-même. Ce sont deux phrases qui accompagnent les promenades solitaires de Roxy, où les rêveries deviennent pensées : l’une dit que Roxy pense, mais comme il a toujours pensé ; l’autre dit que le chien est le seul animal “à vous aimer plus qu’il ne s’aime lui-même”.
– Ces paroles sont elles-mêmes désintéressées, elles ne font pas partie d’une démonstration mathématique. On ne voit jamais Roxy sauver qui que ce soit, témoigner de son amour des autres.
– Pour parler mathématiques, c’est donc un axiome. Adieu au langage parle bien du zéro et de l’infini, ce sont ses deux bornes. Un début et une fin qui ont la forme de l’horizon : bouché alors qu’on sait que derrière, la vie continue.
– Entre le début et la fin, il y a une histoire naturelle, celle d’une divergence : entre deux parties d’une humanité étendue (les chiens et les enfants d’un côté, les hommes et les femmes de l’autre), entre Godard et le langage, entre la 3D et le monde des ombres.
– C’est à la fois l’histoire d’une fille et d’un garçon, a girl and a boy après a girl and a gun, du nombre et d’une ombre.

par Aleksander Jousselin
vendredi 8 août 2014

Adieu au langage Jean-Luc Godard

Avec : Roxy Miéville (Roxy), Héloïse Godet (Josette), Kamel Abdelli (Gédéon), Zoé Bruneau (Ivitch), Richard Chevallier (Marcus), Christian Gregori (M. Davidson), Daniel Ludwig (le mari), Marie Ruchat (Marie), Jérémy Zampatti (le jeune homme), Jessica Erickson (Mary Shelley), Dimitri Basil (Percy Shelley), Alexandre Païta (Lord Byron), Florence Colombani.

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