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Mange tes morts  de Jean-Charles Hue

Cave Hominem

6.4

Texte publié à l’origine dans Cannes 2014.

Ce nouveau film est simple et modeste. Son territoire : un campement de gens du voyage ; son horizon : le cinéma américain. Jason, 18 ans et en attente de son baptême, part avec son frère Fred, tout juste sorti de 15 ans de prison, voler une cargaison de cuivre. Le troisième frère, Mickael, et un cousin plus éloigné partent avec eux. Le baptême du feu précède donc la cérémonie religieuse. Il faut affronter les flammes avant l’eau, les pyromanes avant les pompiers. Donc, affronter les formes de l’Amérique, qui hantent le film, avant le calme d’un lac d’eau douce.

Hue est presque un faiseur. C’est un compliment, si l’on se place du côté américain : « presque », pour rappeler que, s’il faut le défendre, c’est parce qu’il est toujours possible d’aller plus loin, de suivre la route quelque kilomètres encore, plutôt que de s’arrêter en si bon chemin. Le savoir-faire du cinéaste comprend une grande habileté, une vraie agilité. Entre les différents genres que le film aborde, avec modestie mais sans déférence : du western au thriller, en passant par un peu de science-fiction si l’on se souvient du garage où nos héros trouvent leur voiture, qui évoque les habitations de Tatooine dans La guerre des étoiles. Des plaines de Touraine parcourues en plan large et à moto, on passe à une série de courses-poursuites nocturnes.

Mange tes morts est beau dans ses raccords entre les genres, quand on admire le passage tantôt brusque, tantôt doux (un cut ou un coucher de soleil qui fait basculer une séquence vers le thriller) d’un monde à l’autre. Bref, il traverse des frontières, il les survole quand elles ne l’entravent pas, mais ce n’est pas un hasard si un film consacré aux gens du voyage s’attarde autant sur la question : la frontière était déjà au coeur de Party Girl, sorti fin août. Un film français, situé à cheval sur la France et l’Allemagne, le jour et la nuit, qui au lieu de célébrer l’effacement des limites géographiques et politiques, les affrontait. Mange tes morts, à son tour, ne célèbre pas un mythe, il se confronte à ce qui constitue la communauté de ces gens qu’on dit « du voyage » : les frontières qui les empêchent de bouger, la vitesse d’une voiture qui fonce pour les transpercer.

Chacun de ces raccords équivaut à la découverte d’une nouvelle manière de faire, d’une autre façon de vivre. Pour se relancer, le film marche à la colère de ses personnages. Les manifestations de virilité de Fred, le grand frère, contre Mickael qui ne protège pas assez Jason, contre Jason qui sacrifie la témérité au courage. La nervosité du style de Hue, très souple, absorbe et renvoie cette énergie convertie en agressivité. S’il n’étreint pas ses personnages, il ne se laisse pas facilement éloigner par eux. Hue revient vers eux très vite, la caméra ne filme jamais leur voiture de l’extérieur, au pire elle s’aventure sur le rebord d’une vitre, cadrant le rétroviseur comme pour montrer que tout l’attire vers les personnages. Ce gimmick n’a pas la vaine gratuité des plans au cul du camion qu’on voit dans l’affreux De rouille et d’os de Jacques Audiard, film qui célébrait les coups de poing de son protagoniste décérébré. Il annonce la beauté d’une scène d’inflitration, où l’on entre dans un espace plus difficile à pénétrer encore, une casse dans laquelle un chien de garde guide le spectateur.

L’animal est suivi en steadycam, inversant les coordonnées de l’archétype de la scène d’infiltration : jusqu’au bout on suit le chien, jamais anthropomorphisé, parcourant l’espace comme s’il lévitait, avec la grâce du Roxy Miéville d’Adieu au langage ; c’est bien lors d’un pic de tension dramaturgique (les héros touchent au but) que le film s’attarde sur l’animal et qu’il prend le temps d’être le plus beau, qu’il rend le plan à celui qui s’y ancre le plus, qui ne l’abandonne jamais autant qu’il semble le survoler en défiant la pesanteur.

par Aleksander Jousselin
mercredi 17 septembre 2014

Mange tes morts Jean-Charles Hue

France ,  2014

Sortie : 17 septembre 2014
Durée : 94 minutes
Avec : Michael Dauber, Frédéric Dorkel, Moïse Dorkel, Jason François, Philippe Martin...

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