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Gemma Bovery  de Anne Fontaine

Flaubert forever, bitches

5.9

Pour commencer : un peu de chronologie.

1844 : Un pharmacien de campagne, Félicien Loursel, empoisonne sa femme à l’arsenic. Acquitté, il épouse la châtelaine avec laquelle il entretenait, en secret, une liaison épistolaire et amoureuse : Esther de Bovery, 21 ans.
1857 : Gustave Flaubert s’empare de l’affaire. Résultat : Madame Bovary. Naissance d’une héroïne qui meurt d’avoir confondu la vie et le roman.

1945 : Naissance de Posy Simmonds
1946 : Naissance de Pascal Bonitzer.
1951 : Naissance de Fabrice Luchini.
1959 : Naissance d’Anne Fontaine.

1986 : Naissance de Gemma Arterton.

1997 : Posy Simmonds publie Gemma Bovery.
1999 : Pascal Bonitzer réalise Rien sur Robert.
2007 : Posy Simmonds publie Tamara Drewe.

2010 : Gemma Arterton et Posy Simmonds se rencontrent pour la première fois. L’entremetteur : Stephen Frears. Le film : Tamara Drewe. Pas déplaisant, il s’élabore autour du fantasme de deux adolescentes, et d’un mini-short en jean, porté par Gemma.
2014 : Gemma Arterton retrouve Posy Simmonds, pour l’adaptation de Gemma Bovery. Le scénario marque la première collaboration d’Anne Fontaine et de Pascal Bonitzer.

Ce n’est pas la réalisation d’Anne Fontaine qui intrigue ici. C’est l’univers de Posy Simmonds et ses histoires de bombe sexuelle et atomique larguée dans un milieu champêtre pour y rappeler la toute-puissance du désir, et ridiculiser le mâle. C’est ensuite la touche Bonitzer, identifiable aux parallèles assez visibles entre le film d’Anne Fontaine et Rien sur Robert, où déjà Luchini croisait le chemin d’une belle étrangère de contes de fées – à l’époque l’Italienne Valentina Cervi – et passait le film hébété d’amour, hésitant, en néo-Bovary, entre le réel (qu’incarnait alors Sandrine Kiberlain) et la romance italienne qui lui tendait les bras, et les lèvres. Le dernier charme du film, on n’ose à peine en parler, parce qu’il est évident : c’est Gemma Arterton, irrésistible, de ses robes à fleurs à son téton glorieusement pointé vers le plafond d’un château, tandis que la lutine la réincarnation de Rodolphe, piètre amant flaubertien, ici joué sans accroc par Niels Schneider.

Peu de films s’encombrent à ce point d’un dispositif de mise en abyme aussi tordu. Le réel reflète l’art, qui reflète le réel, qui reflète l’art, etc., etc. : dans le fond, Gemma Bovery se laisse pleinement apprécier sans excéder les limites d’un badinage sur le sujet. C’est dans sa manière de badiner qu’il séduit, de badiner avec un acharnement spectaculaire dans la complexification des personnages qui, tous autant qu’ils sont, se retrouvent à un moment où à un autre touchés par un étrange mal, qui consiste à changer de strate de réel. Les individus à l’image oscillent entre trois pôles : les personnages de Flaubert, sorte de malédiction souterraine ; les personnages de Posy Simmonds (Normandie, de nos jours : un couple d’anglais emménage près de chez un boulanger) ; et ceux de Fontaine et Bonitzer. Ceux-là ont pour nom Arterton, Luchini, Schneider, etc. Selon la scène, selon la façon d’agir, tous prennent conscience à un moment ou à un autre de leur possibilité de changer de réalité, un peu comme dans Pinocchio, le pantin rêvant de devenir un vrai petit garçon. Le seul à rester semblable à lui-même, c’est le chien, Gus, qui, comme l’écrivain, regarde l’histoire avec l’air d’y être extérieur. Dans cet univers-là, le chien prendra un jour la plume et rajoutera quelques syllabes à son nom, passera à la postérité, et formera une sorte de boucle temporelle et artistique où l’on pourra aussi caler, ici et là, parallèlement, le Madame Bovary de Claude Chabrol, et son remake champêtre sorti cet été, La Ritournelle. Madame Bovary, c’est moi ; Gus, c’est le chien ; Gemma Arterton, c’est Gemma Bovery ; et lorsque Fabrice Luchini prononce, en ouverture : « Martin Joubert, c’est moi », annonçant le nom de son personnage, il faut entendre ce « moi » comme étant celui de l’acteur : « Martin Joubert, c’est moi, Fabrice Luchini ».

Cela fait quelques films (Dans la maison, Alceste à bicyclette) que l’acteur semble embrasser son rôle de vulgarisateur de la littérature, tantôt dans le rôle du prof idéal, tantôt dans celui du metteur en scène idéal. Ce rôle, il faisait pourtant semblant de ne pas en vouloir dans Paris, de Cédric Klapisch, où un producteur d’émissions télé venait le chercher pour lui demander de faire semblant de côtoyer des légendes de la littérature. Alors que chez Fontaine, son chien s’appelle Flaubert et sa conquête, Gemma, le revoilà proche de ce cliché de l’ami des stars littéraires, mais à nouveau, il n’en veut pas. S’il reprend la figure du vulgarisateur, il l’incarne sans l’incarner, comme absent à son langage, à son baratin – exactement comme dans Paris. Cette fois son langage ne sert plus à rien et tandis qu’il soliloque sur Emma Bovary, lui et son personnage de boulanger découvrent l’inanité de leur savoir, aussi pertinent soit-il. Martin Joubert est amoureux, comme Luchini prétend l’avoir été dans le très bon teaser du film, où ses yeux ronds jouent l’émerveillement devant l’actrice comme si c’était déjà le personnage. Dans le film cependant, il ne cherche pas à séduire, conscient de n’avoir aucune chance – ce n’est pourtant pas faute d’avoir séduit, dans de récents films, Mélanie Laurent et Louise Bourgouin. Forcément : il ne fait pas partie de la même strate de réalité que Gemma. Littéralement, et littérairement pas du même monde, ces deux-là. Devenu boulanger, castré par autant de sex-appeal, Luchini rend les armes et s’étonne de pouvoir parler encore.

Cet autre monde qui se substitue à celui de la littérature, celle dont rêve Emma chez Flaubert, celle dont parle Luchini dans tous ses films, c’est Hollywood. Sublime et hollywoodienne Gemma, parachutée dans le cinéma français sous la forme d’une jeune actrice connue pour ses rôles dans Le Choc des Titans, Prince of Persia, Hansel&Gretel – aucun chef-d’œuvre, mais de très gros films. Cette rencontre de l’intellectuel et des poupées de blockbuster était déjà au cœur d’un film auquel on ne s’attendait pas à penser en entrant dans la salle. Dans Spring Breakers, d’Harmony Korine, James Franco se retrouve à sucer des pistolets placés à hauteur du pubis en mini-short de deux jeunes femmes, dont l’une, Vanessa Hudgens, est une égérie Disney. James Franco, en passe de devenir le Luchini américain, lui et ses romans publiés, ses adaptations de Faulkner, etc. La fellation inversée situe ici l’intellectuel – celui qui est censé résister à la tentation de la chair, tel Saint Antoine – dans un rôle de soumission désirée à l’autorité du sex appeal, et on la retrouve, légèrement modifiée mais bien présente, dans Gemma Bovery. La belle anglaise se fait piquer par une abeille, il faut enlever le venin, alors elle supplie Luchini, qui hésite, avant d’ordonner, dans un français approximatif : « Sucez-moi ! » Et Luchini s’exécute. D’ailleurs les spring breakeuses étaient déjà, elles aussi, de petites bovaries, mortes d’ennui dans leur vie d’étudiantes banales : par la suite, le désir masculin était à la fois leur porte de sortie, et ce par quoi elles en revenaient à la médiocrité. Vues de loin, des déesses, puis, entre les mains des hommes, des déceptions. Malédiction de l’idéalisation. Le film d’Anne Fontaine joue sur ce terrain-là : Que faire de la tendance des gens à s’idéaliser les uns les autres ? A ce questionnement littéraire, où le critique Luchini pétrit des miches de pain comme il fabrique le personnage de Gemma, pétrit des miches de pain comme il aimerait pétrir celles de Gemma, s’en ajoute un autre, sur la condition féminine : peut-on raconter, en 2014, l’histoire d’un personnage féminin, aussi mythique soit-il, sans le mettre un minimum à jour ? Gemma aussi doit-elle être la victime des hommes et de la médiocrité, comme en 1857 ? L’histoire se passe en Normandie, terre flaubertienne, et ça tombe bien, car le film apporte une réponse à la normande : très libre, et très prisonnière, la Gemma. Demandez à l’Arterton, tâchant constamment d’échapper à sa malédiction de beauté bankable par l’absolution de films d’auteur.

Ainsi le scénario louvoie-t-il, librement, des rails du mythe couchés par Flaubert en 1857, à ceux posés par Simmonds 140 ans plus tard, puis à ceux que l’on ignore encore, ceux de Fontaine et Bonitzer. L’histoire est déjà connue, et constamment redécouverte, Gemma sait que son histoire d’amour ne durera pas avec Rodolphe, contrairement à Emma ; et tandis qu’Emma se tuait parce que plus personne ne la désirait, Gemma, elle, meurt de l’avoir été trop. En Normandie comme au Spring Break, des pharmaciens aux boulangers, 1844, 2014, les détails changent mais le fond de l’histoire reste le même : le désir brûle, le désir tue ; il assassine, malgré lui.

par Camille Brunel
jeudi 18 septembre 2014

Gemma Bovery Anne Fontaine

France ,  2014

Sortie : 10 septembre 2014
Durée : 1h39
Avec : Gemma Arterton (Gemma Bovery), Fabrice Luchini (Martin Joubert), Jason Flemyng (Charlie Bovery), Niels Schneider (Rodolphe)...

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