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IIIe Festival International du film indépendant

Bordeaux 2014

Du 7 au 12 octobre

Manos Sucias, de Josef Wladyka ; Bébé Tigre, de Cyprien Vial ; Listen Up Philip, d’Alex Ross Perry ; Vincent n’a pas d’écailles, de Thomas Salvador (Grand Prix) ; Gaby Baby Doll, de Sophie Letourneur.

TROISIEME MARCHE

1. Prologue

« Timeo danaos et dona ferentes ». La formule est écrite, en lettres gothiques, sur la troisième marche de l’escalier qui conduit à la salle 5 de l’Utopia. En lettres gothiques, parce que l’escalier ne date pas d’hier : l’Utopia, plus belle salle du monde selon Apichatpong Weerasethakul, qui rêve d’y tourner un film, occupe une ancienne église. L’entrée donne sur une sorte de narthex haut de plafond, séparé en deux par une longue étagère couverte de prospectus. Côté gauche, le restaurant, côté droit, le couloir qui conduit aux salles. Au fond, des ogives blanches soutiennent une voûte médiévale ; si l’on sort, on traverse un petit passage à découvert, pour entrer dans la salle 2 ; pas la plus belle. La plus belle, c’est la salle 5, la plus grande, qui passe par les marches. Et par le proverbe. « Timeo danaos et dona ferentes » : je crains les Grecs et leurs traîtres présents. C’est la parole du Laocoon, celui qui a raison contre les masses et le paiera de sa vie, tué par le serpent python. On retrouve la formule dans une poignée d’autres théâtres et cinémas militants de l’art populaire : il s’agit de se méfier de quiconque entre ici pour autre chose que l’amour du cinéma… avec le risque de finir étouffé par les anneaux constricteurs du cinéma commercial. Evidemment, sur le chemin qui conduit à la compétition d’un festival du « cinéma indépendant » (le FIFIB, en l’occurrence), la chose n’en est que plus savoureuse. Le mot figure au frontispice du Festival de Bordeaux comme la devise du Laocoon sur les marches de l’Utopia : moins pour littéralement signifier quoi que ce soit que simplement suggérer au visiteur une idée qui, ici, l’amène à systématiquement se poser la question du rapport au groupe, à la solitude. Et de l’indépendance – voire de la liberty, pour reprendre l’obsession des amants incestueux de Maps to the Stars, revu à l’occasion de la rétrospective consacrée au président du jury et chef op’ attitré de Cronenberg, Peter Suschitzky.

2. Compétition

Sur les huit films en compétition, on n’en aura raté que deux, Titli, de Kanu Behl, réalisateur indien hors-Bollywood (prix du jury), et For some inexplicable reason, du hongrois Gabor Reisz, « qui repart bredouille ». Mercuriales, de Virgil Vernier, découvert à l’ACID lors du dernier Cannes, remporte un prix également, preuve que le film est toujours aussi beau qu’en mai dernier (on en parlait ici) ; quant à Iranien, de Mehran Tamadon, découvert à Berlin, revu au Réel et re-revu aux Rencontres de Cerbère, on admet ne pas y être retourné, quoique cela ne lui ait pas porté chance. Aucun prix, même pas une mention, étonnamment ; il s’agissait pourtant d’une production de L’Atelier Documentaire (basé ici à Bordeaux), et il paraît que la projection à l’Utopia n’a pas manqué de piquant : car la salle 5 n’est autre qu’une ancienne chapelle – une statue de Saint chauve, le crâne percé pour lui fixer une auréole, se tient à côté de l’écran, tandis que des peintures de la Vierge et des chérubins ornent l’écran… rappelons qu’Iranien est un documentaire dans lequel le réalisateur échange avec des mollahs sur la possibilité d’un état laïc dans leur pays. Mais le jury récompense les films, pas les gags.

3. Manos Sucias, de Josef Wladyka

Reste à évoquer l’autre moitié de la compétition, les quatre films découverts sur place. Soient Manos Sucias, Bébé Tigre, Listen Up Philip et Vincent n’a pas d’écailles, le Grand Prix du Jury. Le premier est l’œuvre du crowdfunding et du parrainage d’un auteur : financé par Kickstarter, soutenu par Spike Lee, Manos Sucias, de Josef Wladyka suit deux frères colombiens dans un périple de passeurs de drogue amateurs. Beaucoup d’énergie, d’enthousiasme et de caméra au poing aboutissent à une course-poursuite sur un chemin de fer au milieu de la jungle qui finit par impressionner, graphiquement d’abord, et presque du point de vue du suspense. Mais le chant d’amour à la Colombie et au cinéma d’action à l’américaine souffre de sa tendance à la simplicité, par mimétisme peut-être avec ses héros simples d’esprits, et lorsque la caméra se met à tourner autour de la barque des héros en train de danser la bossa-nova dessus pour signifier leur osmose, on se pince le haut de l’arête du nez entre le pouce et le majeur, et on ferme un peu les yeux devant tant de littéralité. Ceci étant dit, le film a sa place au festival : son mode de production propose bien une nouvelle forme d’indépendance – Kickstarter – et son principal défaut est d’avoir voulu, justement, re-dépendre à nouveau d’influences trop connues. Même problème avec Lake Los Angeles, de Mike Ott, primé au Festival de Los Angeles. Trop près d’Hollywood, Ott fuit les studios, tourne dans les prairies, revendique la liberté, mais se retrouve à la fois enfermé dans la périphérie de Los Angeles – magnifiques paysages, certes – comme dans une esthétique trop connue – celle d’enfants perdus au coucher du soleil, des murmures sur fond de violons chuintants et autres tics sundanciens.

4. Bébé Tigre, de Cyprien Vial

Bébé Tigre, de Cyprien Vial, ne cherche à s’affranchir de rien, et suit paisiblement son programme de chronique sociale dans le sillage des Frères Dardenne. Many a 15 ans, il arrive du Sri Lanka en France ; abandonné aux services sociaux, il a rapidement 17 ans et devient un modèle d’intégration. Le symbole des indépendantistes sri-lankais revient petit à petit à l’image, et le jeune homme de s’éloigner du droit chemin assimilationniste : sans cesser de rester le héros ultra-lisse et ultra-positif qu’il est depuis le début, le voilà qui se lance dans le passage de clandestins. La musique fricote avec Yann Tiersen, les scènes de classe avec Kechiche, tandis que l’image fait la part belle aux cicatrices, aux pustules, aux grains de beauté ; rien de franchement impressionnant du côté de la mise-en-scène, qui s’applique sans maladresse ; le point d’accroche du film de Cyprien Vial est ailleurs : comment un personnage bon élève jusqu’au grotesque (il comprend Phèdre en un clin d’œil) peut-il finir par se comporter comme un hors-la-loi au nom de bonnes intentions ? Evidemment le héros finit par enfiler les habits noirs du Côté Obscur pour le dernier acte et le héros, comme à Hollywood, est repêché à la fin. Cette façon de pardonner au personnage est l’un des principaux enjeux de nombreux films vus ici (Gaby Baby Doll, Vincent n’a pas d’écailles), qui semblent pouvoir choisir leur morale : le seul à vraiment surprendre sur ce terrain-là, c’est cependant Listen Up Philip, d’Alex Ross Perry.

5. Listen Up Philip, d’Alex Ross Perry

Listen Up Philip est un récit d’apprentissage, une éducation sentimentale filmée comme du Cassavetes (auquel le festival consacrait d’ailleurs une rétrospective) – et consciente du ridicule de la chose. Jason Schwartzmann reprend le personnage de frimeur détestable aperçu dans Funny People (le pseudo-idéal prof de la série bidon Yo teach !) pour incarner Philip, l’écrivain tête-à-claques, wannabe Bukowski à la Hank Moody de Californication ; du genre à faire passer son œuvre avant tout, quitte à décevoir les gens qui l’aiment. L’histoire, entre les mains du jeune réalisateur (28 ans au moment de l’écriture, 29 au tournage, 30 aujourd’hui), est le prétexte à une sorte de traité d’autodérision qui contamine tout ce qu’il touche – à commencer par le style Sundance/Cassavetes, et toute la chouineuse esthétique qui va avec, à base de reflets du soleil et de New-Yorkais filmés de près, dans lequel le film se vautre et qu’une voix off sarcastique contribue à mettre à distance. Si Ross-Perry trouve sa propre morale, c’est qu’il se permet deux choses assez inattendues : d’abord, il laisse tomber son personnage principal pour s’attacher aux personnages secondaires, intelligente façon d’en faire un portrait en creux en montrant ce à quoi il est incapable de s’attacher (l’occasion d’un somptueux gros plan d’une vingtaine de secondes sur la jeune femme qu’il vient de quitter) ; ensuite, il ne pardonne rien à ce personnage, et le film se termine atrocement mal. Post-Cassavetes, post-Sundance et post-narcissisme, Listen Up Philip fait l’étude, encore une fois, d’un homme qui recherche l’isolement autant qu’il peut, quitte à s’en ruiner la vie.

« You are selfish and unsentimental.
- I come from an unsupportive background. »

Deux autres films s’intéressaient à la question de la dépendance et de la solitude : Vincent n’a pas d’écailles, sur un marginal qui tombe amoureux, et son inverse Gaby Baby Doll, sur une citadine qui se fait larguer.

6. Vincent n’a pas d’écailles, de Thomas Salvador (Grand Prix)

Thomas Salvador, couronné chouchou de ce Fifib, est un film optimiste, solaire, et marque l’apparition du premier superhéros moderne dans le cinéma français. Le tournage a lieu dans le Verdon, et Peter Suschitzsky lui-même n’aura pu s’empêcher, lors de sa masterclass, de reconnaître que c’était la plus belle photo du festival. Vincent n’a pas d’écailles, écrit, réalisé et interprété par le même homme, marque l’éclosion d’un genre qui aura longtemps couvé : le court-métrage français réconcilié avec les trucages. La question n’est pas seulement technique, puisqu’elle se rattache aussi bien à des questions de production que d’écriture, de rapport au cinéma américain. Enfin, la paix. Vincent est un amoureux de la nature qui, au contact de l’eau, se change en Superman. Enfin pas vraiment en Superman – les effets spéciaux qui auraient permis un morphing ont encore mauvaise presse de ce côté de l’Atlantique, il fallait voir comme le réalisateur décria la dernière partie du Man of Steel de Zack Snyder, et ne mentionna quasiment pas le travail de post-production numérique pour vanter l’efficacité de ses vérins hydrauliques – plutôt en Astérix : toujours le même corps très normal, mais une force surhumaine. Vincent superhéros garde l’apparence du réalisateur qu’on a en face de nous, lors de la rencontre au terme de la séance, c’est le monde autour de lui qui se modifie : la possibilité d’un trucage réenchante l’univers du film, que l’on croyait pourtant tiré d’un Guiraudie – et pour cause, L’Inconnu du Lac et Vincent n’a pas d’écailles ayant été en partie tournés au même endroit. Sauf qu’ici, tout peut arriver, et pas seulement ce qui peut naturellement arriver. Le film se dirige alors vers de nouveaux rivages, une sorte de juste milieu entre la romance à la française à base de Vimala Pons, tout droit sortie de La Fille du 14 Juillet, qui occupe la première moitié du film, et la course-poursuite avec les gendarmes, qui monopolise le dernier acte et frôle, par instants, les cavalcades au soleil d’un Jason Bourne. Pas vraiment un hasard, du coup, que traversée de l’Atlantique il y ait finalement, et que la Terre d’accueil ne soit autre que le Québec, où la greffe entre l’Amérique et la France a réussi à prendre.

On rêve alors d’un genre de film qui ressemblerait au film de festival moyen, c’est-à-dire ancré dans le réel social, plutôt joli et sans stars, mais ne se priverait plus de véritable fantaisie. Ce néo-film de festival bénéficierait tout simplement de la démocratisation des trucages par ordinateur, de moins en moins chers, que l’on attendait depuis une décennie de voir enfin arriver entre les mains des films à 50 000 euros. Rien que pour cette nouveauté-là, Vincent n’aura pas volé son Grand Prix du jury ; et l’on ne se serait pas permis de crier à la nouvelle tendance si l’un des courts-métrages en compétition à Bordeaux, Habana, d’Edouard Salier, ne s’était pas lui aussi fendu de quelques trucages numériques au milieu d’un pseudo documentaire en noir et blanc tourné avec une équipe de quatre. S’il finit par virer à la reconstitution de Cloverfield et laisse la fierté de faire américain prendre le pas sur le reste, Habana est un documentaire contemporain déguisé en documentaire sur la Havane du futur, c’est-à-dire celle d’aujourd’hui, mais agrémentée de somptueux matte-paintings et faux décors numérique représentant de colossaux ponts d’autoroutes et des horizons bouchés par d’énormes plateformes pétrolières.

7. Gaby Baby Doll, de Sophie Letourneur

Le film de Sophie Letourneur se construit autour d’une trentenaire totalement dépendante du groupe (Lolita Chammah en pull) qui, une fois abandonnée dans une maison de campagne par son copain (trop discret Félix Moati en K-way), remédie à son isolement en trollant joyeusement la retraite d’un garde-chasse mystérieux (Benjamin Biolay en gilet). Contrairement à La Vie au Ranch, qui racontait une émancipation du groupe, il est cette fois question d’une assimilation déguisée à celui-ci : si l’héroïne commence par se faire abandonner par sa communauté d’amis, elle gagne moins en autonomie qu’elle ne soumet les habitants du village à sa pulsion grégaire. Ici l’amoureux de la nature est un clown auquel on peine à croire, notamment lorsqu’il s’extasie devant une buse (« oh, une buse ») ou des nuages (« t’as vu les nuages comme ils flottent »). Le portrait de la mignonne emmerdeuse est quant à lui parfait, mais la réussite du portrait de femme ne sauve pas cet hymne au clan plombé par la caricature de la solitude.

Depuis ses débuts, Letourneur substitue au cinéma du milieu, qui l’attend la gueule ouverte, un cinéma de la bulle. Mais ici la bulle est un autisme, voire un univers de Bisounours – la référence est explicite, sur l’oreiller de Gaby. Si nous avons soutenu la réalisatrice par le passé dans cette étude du monde extérieur qui passait par le repli sur des micro-communautés, l’impression dominante dans Gaby Baby Doll est a priori celle d’une volonté explicite, très appuyée, de nier le monde comme de se nier soi, à l’image de ce personnage qui refuse l’épreuve qu’on lui impose. C’est d’ailleurs la dénégation qui l’emporte puisqu’une fois le garde-chasse transformé en châtelain de charme, le film se transforme simultanément en adaptation campagnarde de La Belle et la Bête – et pas n’importe laquelle : celle de la bulle Disney. La poupée du titre, la « poupée bébé Gaby », on pourrait la vendre au pied du château de la Belle au Bois Dormant de Marne-la-Vallée, c’est une poupée pour trentenaires, elle fait pipi quand on l’accroupit – gag récurrent du film et caractéristique de Letourneur tellement gonflée qu’elle explose, la démystification de la féminité tournant à la vulgarisation de celle-ci, à tous les sens du terme. Tout est drôle, rien n’est grave et l’absence de violence généralisée finit par pousser le scénario à s’appuyer sur des invraisemblances : comment le garde-chasse se lave-t-il ? Comment le pilier de bar qu’elle rejette quand il essaie de la déshabiller peut-il s’en aller aussi poliment ? Comment peut-elle prendre avec autant d’humour, et sans la moindre crise d’angoisse ou de panique, le moment où son copain l’abandonne seule pour six mois ? C’est que Letourneur ne filme pas la campagne autrement que comme un lieu de fantaisie : en somme, si l’on s’extasie devant un oiseau de proie ou des nuages, c’est forcément qu’on fait semblant. Pour y trouver de l’intérêt, le moyen choisi est d’en faire un monde de contes de fée, à ceci près qu’ici la musique sautillante, piano et xylophone, cherche moins à rappeler Disney qu’une autre bulle, celle des films de Hong Sang Soo.

Pourtant, si le film s’intégrait parfaitement dans la programmation bordelaise, c’est qu’à sa manière il inventait aussi une façon d’indépendance. Comme Salvador qui se frotte aux histoires de super-héros, Letourneur s’essaie à un genre plutôt commercial, la comédie romantique - c’est-à-dire à la fois celle de Disney et celle de Bridget Jones - tout en gardant ses tics et son esthétique d’auteur (“esthé-tics” ?) : dialogues inaudibles, proximité manifeste entre les personnages dans le champ et l’équipe hors-champ, aphorismes absurdes employés comme ponctuation, etc. Finalement, c’est encore au Québec que l’on pense, et du coup, air du temps oblige, à Xavier Dolan, prototype du nouveau genre hybride entre France et USA, entre auteurisme et commerce : comme en compèt’ bordelaise, le Québécois Fatiguant cherche à se défaire de son image de jeune artiste indé pour se rapprocher de ce qui se produit à destination du grand public. Il y aura sans doute un focus Xavier Dolan à Bordeaux d’ici 2019, mais ce ne sera pas plus mal : d’ici là, les Thomas Salvador auront fait des émules, les Sophie Letourneur auront trouvé leur équilibre. Le cinéma du Fifib s’offrira les mêmes illusions, libérées de la technique, que le cinéma commercial. Et l’on se régalera.

par Camille Brunel
dimanche 26 octobre 2014

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