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Gone Girl  de David Fincher

Ariane coupable

8.8

Plus il y a de soleil, plus il y a d’ombre : ainsi la sortie de Gone Girl a-t-elle été l’occasion d’un festival obscurantiste assez impressionnant, des vidéos de quidams expliquant qu’il n’y a pas de mise en scène chez Fincher aux pseudo-pamphlets pseudo-féministes démontrant que c’est aussi un macho de la pire espèce. Les réseaux sociaux ont rempli leur office, confiant à ces remarques une visibilité grotesque, si bien qu’on se sent presque obligé de leur répondre, ce qui serait perdre beaucoup de temps. Fincher, lui, a baissé les bras depuis longtemps, incompris qu’il est depuis ses débuts, et ne se donne plus la peine de rien expliquer, mieux : ses films sont désormais les plus ambigus et cryptés possible, précisément pour empêcher ceux qui prétendraient les expliquer de mettre vraiment leurs pattes dessus. Pas évident d’expliquer comment le réalisateur de Panic Room peut soudain tourner une romance avec le compositeur d’Harry Potter (Benjamin Button), pas évident d’expliquer comment le réalisateur de Zodiac peut se lancer à corps perdu dans le remake d’un film suédois (Millénium) ni même – et c’est là que ça devient amusant – d’expliquer pourquoi Gone Girl n’a rien de sexiste, bien au contraire. Reprenons alors le film où nous l’avions laissé, c’est-à-dire à la sortie du Max Linder, et contentons-nous de la pure impression qu’il nous avait faite à ce moment-là : déplions cela, expliquons cela, rien d’autre.

Nick Dunne a perdu sa femme. Perdu comme on perd ses clés : il est rentré chez lui, il ne la retrouvait plus. Disparue, Amy Dunne. Gone. Suspense sur une heure, puis premier coup de théâtre : la jeune femme a en fait orchestré sa disparition pour piéger son mari. Second coup de théâtre, vingt minutes plus tard : son plan foire, la voilà obligée de rentrer au bercail et d’orchestrer, malgré elle, sa réapparition, appliquant tout son talent de stratège à masquer l’échec de ce retour pour le transformer en triomphe, médiatique d’abord (elle passe pour une héroïne, une martyre), personnel ensuite (elle en profite pour imposer un bébé à son mari, qui n’en voulait pas). Jouée par Rosamund Pike et sa coquetterie dans l’œil, Amy a quelque chose qui échappe, manipulatrice et insaisissable, manipulatrice car insaisissable. Est-elle foncièrement mauvaise ou non ? L’une des seules explications données par Fincher au sujet de son film, c’est qu’il risque de diviser les couples. En gros, que le spectateur n’y verra pas la même chose en fonction de son sexe. Provocation bien-sûr, mais aussi premier indice : les ladies auraient-elles tendance à prendre le parti pour un personnage et les gents, pour un autre ? Grande question, de fait : Nick, qui ne peut s’empêcher de sourire alors qu’il devrait pleurer, et couche avec une étudiante alors qu’il devrait faire son deuil, est-il coupable de ça, ou pas ?

Commençons par imaginer les réponses faciles. Non, répondent les garçons : Nick et sa femme ne se supportaient plus, d’ailleurs c’était une peste, on ne peut pas lui reprocher de ne pas fondre en larmes lorsqu’elle disparaît, ni lui reprocher d’être simplement catatonique – et la conclusion de l’histoire montre bien qu’il n’était en effet coupable de rien, sinon de maladresse devant les médias et de faiblesse devant le sexe et les seins d’une de ses élèves, ce qui n’a rien de monstrueux – contrairement aux stratégies de sa femme qui, elles, paraissent clairement hors normes. Laissons le micro à ces garçons théoriques : est-ce donc Amy, la coupable ? Oui, répondent-ils sans ciller : c’est d’abord une emmerdeuse (ce qui n’a rien de grave, mais ne contribue pas à attirer la sympathie) et ensuite la coupable officielle, celle qui veut piéger son mari et le faire inculper pour un meurtre qu’il n’a pas commis, celle qui égorge celui qui la prenait sous son aile, celle qui revient et ment à la face des médias. Solution évidente : « c’est une psychopathe », le garçon est innocent, mais David Fincher s’amuse à le faire passer pour un coupable malgré lui, comme ces gens qui disent la vérité si mal qu’on ne peut pas leur faire confiance. D’ailleurs la vérité, ça se travaille, même quand on est honnête – voir la scène de respiration comique où son avocat fait travailler Nick avant son intervention télévisée.

Bon, bien vu, joli personnage. Il fallait y penser. La fille est coupable, et David Fincher un affreux misogyne. Affaire close.

* * *

L’une des figures de style de Fincher, et ce au moins depuis Social Network, c’est la vitesse. Lors des premières minutes de Gone Girl, les images défilent toutes trop vite. Elles partent trop vite, avant qu’on ait le temps d’avoir bien vu ce qu’elles montraient. Dès le départ, le spectateur est ainsi confronté à l’impression de ne pas être à même de comprendre ce qu’on lui montre : ça va trop vite. Il faudra donc revenir. Ou se taire.

* * *

A présent, procédons comme Fincher : revenons. Réouvrons le dossier.

De la même manière que Zodiac consistait à revenir sur une affaire soi-disant close et à la résoudre officieusement, Gone Girl invente peut-être de toutes pièces une affaire susceptible d’amener le public à tirer les mêmes conclusions hâtives que les policiers avec le tueur de San Francisco. Le film s’achève en effet sur un crime non-résolu, les policiers étant profondément dupes d’Amy. Et si le spectateur en sait un peu plus qu’eux sur le déroulement de l’affaire, parce qu’il a vu les images (ce qui ne veut rien dire, on devrait commencer à le savoir), on peut très bien imaginer que ses conclusions n’en sont pas moins erronées. Que Nick n’est peut-être pas innocent et Amy, pas coupable. Reste à savoir de quoi.

On connaît le goût du scénario de Gone Girl pour les jeux de mots : « I’m a Missourian », raconte la missing Amy, la disparue. Amy est également une héroïne de jeunesse : « Amazing Amy ». Amazing, c’est d’abord le surnom de Spiderman, et l’on entend, en sourdine, passer l’idée de la femme-araignée, de la veuve noire, de celle qui dévore le mâle après l’accouplement. On entend également le mot du labyrinthe, « maze », et l’on pense encore au fil d’Ariane, celle qui aide un homme à sortir d’un dédale – ici dans sa version arachnéenne, puisque la créature tissant le fil est aussi celle qui construit le labyrinthe voué à égarer le mâle. C’est encore la femme-mystère, la femme insondable, poncif moins misogyne que « gynophobe », moins lié à l’aversion qu’à l’intimidation : a maze in Amy, il y a un labyrinthe dans Amy. Reste une troisième hypothèse, cependant. Pas inintéressante, à laquelle on pourrait jeter un œil maintenant, tant qu’on y est : ce n’est pas le labyrinthe qui est dans Amy, mais Amy qui est dans le labyrinthe, et tente de s’en échapper. La fugitive, tout au long du film, c’est quand même elle. Pas Nick.

Pourquoi tente-t-elle de se débarrasser de son mari, sinon pour fuir un mariage catastrophique, emprisonné dans la routine, l’ennui, les pantoufles, la crise, une belle-mère défunte et les jeux vidéo ? Pourquoi recontacte-t-elle cet ex, sinon pour éviter de finir à la rue après s’être fait voler son argent ? Pourquoi égorge-t-elle ledit ex, sinon pour fuir la cage dorée dans laquelle il tente de l’enfermer ? Les stratagèmes d’Amy sont des mécanismes de défense : les manipulations dont elle use ne visent qu’à assurer sa liberté et sa survie – son intégrité physique n’étant qu’un détail en comparaison, dont elle a fait son deuil il y a longtemps. Le labyrinthe dans lequel elle se trouve enfermée est celui des souris de laboratoire. Ce n’est même pas qu’elle cherche la sortie, mais simplement à continuer d’avancer pour ne pas se laisser rattraper par la vie médiocre qui lui répugne. Quand on accusa Flaubert d’avoir fait le portrait d’une femme immorale, il rétorqua que toutes les femmes étaient des Madame Bovary en puissance et que, si elles ne passaient pas à l’acte, ce n’était pas par vertu mais par manque de détermination. La pauvre Emma commettait bourde sur bourde et brisait le cœur de son pauvre et brave mari, mais n’en était pas moins une victime du monde qui l’entourait et l’avait écrasée puis contrainte au suicide. Ce qui donnait l’illusion qu’elle différait des femmes réelles, c’est qu’elle passait à l’acte, voilà tout. Fincher ne fait que raconter la même histoire, transposée de nos jours, adaptée aux standards moraux qui font qu’il en faut beaucoup plus qu’un adultère pour réveiller les foules : si les femmes n’assassinent pas leur mari, suggère-t-il avec son sourire de chat de Cheshire qui ne répond pas aux interviews – ce n’est pas par vertu, c’est par manque de détermination. La base du problème reste cependant la même : il continue d’en coûter cher aux femmes qui cherchent à s’émanciper de la coupe masculine.

C’est la première réplique du film, à ceci près qu’elle n’est pas dite par Amy – ç’aurait été trop facile et Fincher n’aime rien tant que les fausses pistes – mais par Nick : « Quand je regarde la tête de ma femme, j’ai envie de le fracasser et de regarder ce qu’il y a dedans ». Pas d’inquiétude, c’est une fausse piste, disions-nous, puisque Nick est innocent, le film le prouve. Ce n’est pas un meurtrier pour deux sous, mais ça ne l’empêche pas pour autant d’avoir envie de fracasser le crâne de sa bien-aimée. Cette première réplique suggère déjà une hypothèse : de la même manière que celui qui a envie de fracasser le crâne de sa bien-aimée n’est pas forcément un tueur, celle qui est une tueuse n’avait pas forcément envie de fracasser le crâne de son bien-aimé. Peut-être cherchait-elle simplement à fuir, à gagner une pure liberté, certes très éloignée. Le prix, c’est de devenir une psychopathe, une paria. Ce qui fait de ces femmes (Emma, Amy) des héroïnes, c’est qu’elles ne se contentent pas de demander le divorce, mais agissent de manière à faire de leur émancipation vengeresse un acte concret, violent et visible, pas seulement notarié. Ce n’est pas un scoop, Amy est une variation sur Lisbeth Salander, qui revenait violer son violeur, à ceci prêt que cette fois, le mâle coupable ne l’est pas aussi explicitement. La réalité est loin d’être aussi évidente que dans un polar suédois, avec explication finale et libération de l’héroïne.

Amy connaît ses classiques. Elle sait ce que doit être une « girl », comme l’expose le brillant monologue de la « cool girl », où elle démontre sa connaissance parfaite des fantasmes masculins. Gone girl n’est pas Gone woman, c’est tout ce qui compte : celle qui devait partir, c’était la « fille » en tant que fantasme, pas la femme réelle. Totalement distanciée d’elle-même, suffisamment pour prendre conscience de sa condition et passer à l’acte, Amy est prête à se suicider si nécessaire, puis annule la chose quand cela s’impose ; prête à se ravager le sexe avec une bouteille, si c’est ce que lui coûte la falsification du viol qui lui rendra sa liberté – et encore, le viol est-il falsifié ? Une femme qui se prostitue pour retrouver sa liberté est-elle si consentante que ça ? Amy est à la fois la souris dans le labyrinthe et la souris mutante qui, prisonnière pour prisonnière, foutue pour foutue, se montre capable de faire du labyrinthe son royaume. Ainsi condamnée à revenir dans la cage départ, pour ainsi dire – le foyer de Nick, l’image de l’épouse modèle – elle y retourne en tyran. Quitte à être détenu, autant faire la loi derrière les barreaux. Il y a toujours quelque chose de la mécanique tragique chez Fincher : celle qui conduit le tueur de Seven à décapiter la femme enceinte du policier, Benjamin Button à mourir jeune ; inexorabilité jamais aussi palpable que dans cette scène de Zodiac où le tueur poignarde un couple au bord d’un lac : rien n’enraye la mise à mort, ni la politesse, ni la négociation, et les coups de couteaux arrivent et percent les corps, face caméra, on n’y peut rien. Amy est écrasée, du début à la fin. Son intelligence est une intelligence de victime, pas de psychopathe, et sa tragédie celle de ne pouvoir se sauver qu’en devenant monstrueuse. L’autre tragédie, bien-sûr, tient aux bêtises que l’on aura pu lire sur les réseaux sociaux, qui ne voyaient en elle qu’une psychopathe, et en Fincher un misogyne. Tragédie des individus exceptionnels, innocents incompris, car superficiellement coupables.

par Camille Brunel
vendredi 7 novembre 2014

Gone Girl David Fincher

États-Unis ,  2014

Avec : Rosamund Pike (Amy Dunne), Ben Affleck (Nick Dunne), Carrie Coon (Margo Dunne), Neil Patrick Harris (Desi Collings)...
Sortie : 8 octobre 2014

Durée : 2h29

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