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Donnons au nouveau film de Sylvain George un modèle : une intrigue politique par exemple, comme on parlerait d’intrigue policière. D’un genre nouveau, certes, mais quand même. Disons que ça commence comme un film à tiroirs. Car ici, il faut partir du titre, qui est un guide à lui seul, puisqu’il indique une destination, la Plaza del Sol madrilène investie par les Indignés, bien qu’elle soit atteinte dès les premières images du film. Le titre du film est double, une partie en français (Vers Madrid), l’autre en anglais (The Burning Bright, échappé d’un poème de William Blake). Deux sources, deux robinets d’approvisionnement qui en s’unissant donnent un sous-titre énigmatique : “un film d’in/actualités”. Cette structure titre/sous-titre est connue chez le cinéaste, c’était également celle de ses deux précédents films : L’Impossible (pages arrachées) et Les Eclats (ma gueule, ma révolte, mon nom)).

Le titre est ici le guide d’une trame, qui est celui du scénario, qui est celui du montage, etc. Si les sous-titres existent, c’est qu’un titre n’est pas une surface plane qu’on ne saurait percer pour en découvrir les soubassements, les fondations. En dessous, il y a toujours quelque chose à gratter. Vers Madrid dit autant où l’on est qu’où l’on va, et il suggère déjà une disjonction entre le nom d’une ville et le lieu de la cité, donc de la politique, de l’exercice démocratique. The Burning Bright, si l’on n’a pas la naïveté de croire que la poésie, même en anglais, est une langue universelle, appelle également des sous-titres plus prosaïques, une traduction, d’ailleurs difficile à élaborer : “brûlant brillant” nous dit la version française de l’oeuvre de Blake. Le sous-titre est un éclairage et une rupture, une explication sur la nature du film et le témoignage d’une non-évidence : le lien entre une ville et son nom, entre un documentaire et l’actualité.

Sylvain George a ainsi passé du temps avec les Indignés de la Plaza del Sol madrilène, et son film croise cette expérience de tournage et de vie avec le suivi des trajectoires de précaires. Celles-ci sont à la fois un élément de la réflexion des Indignés, mais elles lui sont en même temps étrangères. Pour fondre les deux parties du titre, il est évident que le sujet est d’une “actualité brûlante”, à l’heure où en Espagne, le parti Podemos, issu d’une fraction du mouvement, est donné favori pour remporter les élections législatives. C’est ce qu’on appelle un “newsreel”, littéralement un rouleau d’actualités. Vers Madrid se mesure ainsi à trois choses : aux actualités en général, plutôt qu’à la télévision ; à une portée politique plus globale que le simple témoignage du fonctionnement d’une expérience politique singulière ; à l’exigence de filmer du dedans, plutôt que du dehors le mouvement et des lieux où il se déploie et s’anime.

La première idée de George consiste à être à l’intérieur d’un processus démocratique en développement. Si l’itinéraire d’une mobilisation citoyenne ne peut se confondre avec un itinéraire habituel, celui des défilés partisans comme des ascensions politiques, puisqu’ici on assiste à la métamorphose d’une place urbaine en lieu de délibération, la progression du film non plus ne dévoile ni ses ficelles ni les rues qu’elle emprunte. Quand Sylvain George filme un immigré mal logé, c’est parce que sa situation, en tant que lieu, est investie par ceux qui ont fait d’une assemblée politique un lieu de vie. Le nom d’une situation, d’une place, d’une ville, d’un mouvement, n’est pas celui qu’on leur attribue. Il s’agit de nommer de l’intérieur, entrer quelque part pour pouvoir participer à l’élaboration d’une décision, ce que fait le film. Si avec lui, on part d’un titre, c’est parce qu’il commence par se nommer lui-même, dire ses objectifs et ce qu’il voudrait être.

Dès lors, être dedans le plus possible, s’y enfoncer toujours plus sans s’y engluer parce qu’on se retrouverait avec des gens avec qui l’on ne partage rien, revient à leur donner ce qu’on a : des plans assemblés auxquels on donne un titre ; puis, à leur prendre quelque chose : des visages. La caméra s’approche d’eux parce que c’est la première et la meilleure manière de savoir s’ils mentent, affabulent ou disent la vérité ou encore ce que les gens ont envie d’entendre. La limite entre un gros plan et un plan moyen ou un plan large est la même qu’entre la vérité et le mensonge, le partage et la méfiance, la démocratie et le populisme. On ne prend position qu’à tracer des lignes de démarcation qui délimitent des points de vue : on retrouve l’ambition des Eclats, qui se déroulait chez les migrants de Calais, et dont les images affrontaient des objets qui faisaient eux-mêmes écran : les boucliers de la police française. Georges Didi-Huberman ne s’y était pas trompé, lui qui avait trouvé dans ce film une bonne réponse au titre (encore !) d’un de ses ouvrages, Quand les images prennent position. Mais si Vers Madrid témoigne autant d’intérêt pour les visages des militants, c’est aussi pour tenter d’y apercevoir comment se transmet une information, contre les mécanismes de la propagation (pour ne pas dire propagande) médiatique, comment elle change, évolue, est reçue. Le principe du téléphone arabe est en effet d’habitude de transformer une vérité en mensonge, un conseil en ordre. Ici, quand un vieil activiste félicite et avertit les jeunes, il ne donne pas de mots d’ordre, il en laisse la définition à la délibération. Non pas que toutes les déterminations soient désormais relatives ni que la Plaza del Sol vive en vase clos, comme le reprochent de plus en plus d’intellectuels de gauche aux mouvements d’occupation “Occupy” (dits aussi “des places”) directement inspirés de l’expérience espagnole.

Savoir si une phrase est un ordre, un conseil ou une invitation au débat n’est pas qu’une question d’intonation. En quelque sorte, on ne saurait laisser la qualification d’un mot aux aléas des particularités linguistiques. L’expression est vive en espagnol, elle laisse l’impression définitive que le mouvement est en marche, que rien ne peut l’arrêter. Néanmoins, ce qu’un mot signifie, ce qu’il exprime est encore affaire de disjonction : entre la ville et la cité, une place et une assemblée, un mouvement et une idéologie. Ce n’est pas pour dire qu’il y a là une rupture, mais la remise en question d’une évidence rarement interrogée. Ainsi, il est presque heureux de voir où réside la radicalité du film : dans l’abandon des slogans anti-capitalistes qui sonnent aujourd’hui pré-fabriqués, et même, aussi problématique soit-elle, dans la relégation au second plan d’un autre clivage, entre la droite et la gauche. De fait, une séquence montre l’intervention d’une jeune femme dans le débat sur la laïcisation de l’enseignement public : elle réclame des cours d’histoire des religions, à partir d’un argument culturel, craignant que derrière les revendications laïques se cache non seulement de l’anti-cléricalisme, mais un désintérêt total pour la place de la religion dans la culture espagnole. Sifflée quelques secondes, elle obtient une réorientation du débat.

Au rang des postulats à ébranler, on ne trouve pas seulement l’adéquation automatique entre un énoncé et une référence idéologique. Le récit médiatique en est un. Il ne s’agit pas de savoir si ce que disent les médias est vrai ou faux, mais d’accomplir un double déplacement. L’un est montré par le film pour être aussitôt dépassé par la forme qu’il prend lui-même, qui matérialise le second déplacement. George utilise en effet quelques images de la répression policière tournées par la télévision du mouvement, à titre de témoignage. Les Indignés ont entamé un renversement en se réappropriant des outils de représentation et d’intervention médiatique. Sylvain George le poursuit en proposant de déconnecter la question médiatique, et par là même la question de la représentation en général, d’un problème d’adjectifs. Pour remettre en cause l’empire médiatique sur les images, il faut non pas l’accuser de produire des histoires fausses et à son tour en produire de vraies, mais séparer le nom “histoires” des qualificatifs “vraies” et “fausses”.

Il n’est sans doute pas de plus belle raison - et c’est aussi une manière de dire qu’il faut de la raison au débat démocratique - à l’usage du noir et blanc. Vers Madrid ne repart pas d’un hypothétique état originel de la représentation. Le noir et blanc figure une remise à plat de la différence entre ce qui mérite d’être qualifié et ce qui ne le mérite pas. Il dit que les choses restent encore à nommer, à décrire. Que les histoires qui prendraient en charge cette description n’ont ni à être vraies ni à mentir, mais qu’elles ne sont tout simplement pas encore écrites.

Vers Madrid ne renonce néanmoins pas à écrire une histoire en direct du mouvement. D’une part, parce qu’il n’évite pas d’en évoquer, même indirectement, les impasses provisoires, les obstacles un temps infranchissables, les perspectives illusoires, les situations insolubles. D’autre part, parce qu’il n’y a d’histoire qu’à évoquer des noms, même si les litanies ne suffisent pas. Ici, la méthode du film pourrait s’adresser autant à l’histoire des mouvements sociaux qu’à la critique sociale, mais aussi à la critique de cinéma. Couper les ponts entre les noms communs, ceux qui sont à tous et dont tout le monde se sert pour se comprendre, et les adjectifs qui les qualifient serait une première étape. Car qualifier est à entendre dans un double sens : c’est à la fois une manière de préciser des choses, mais aussi une manière d’en élire et d’en disqualifier d’autres. Ecrire cette histoire dans un film, ce n’est pas chercher à élire les meilleures personnalités, les situations les plus spectaculaires, mais s’éloigner des qualifications : décrire comment deux individus égaux, deux événements semblables s’attachent l’un à l’autre. Comment une image s’intègre à une histoire - une question de montage - ou comment d’un titre découle un sous-titre - une affaire d’écriture.

Enfin, si un tel film peut être entre autres un outil de combat, c’est parce qu’il ne quitte jamais les lieux où la lutte se déroule, qu’il la filme jusqu’au bout, quelles qu’en soient les conclusions ou les moments de suspension. Y compris si cette politique vole en éclats, qu’il faut à nouveau, au prochain film ou au prochain livre, tout reprendre. En attendant, il substitue aux processus électifs traditionnels d’autres manières de faire : l’attachement à un visage, parce qu’il nous plairait ou susciterait en nous du plaisir, à une voix parce qu’elle nous donnerait envie d’écouter, bref des affinités électives. Aimer est une autre manière d’élire, il reste à inventer une histoire où l’équivalence entre un baiser et un slogan serait un horizon valable. Justement, dans Vers Madrid, deux plans présentent deux moments uniques, qui ne se répètent pas ailleurs, et qui se répondent : une jeune femme criant “nous sommes anti-capitalistes” et un couple s’embrassant.

par Aleksander Jousselin
lundi 10 novembre 2014

Vers Madrid - The Burning Bright (Un film d'in/actualités) Sylvain George

France ,  2012

Avec : Valérie Dréville (voix)

Sortie : 5 novembre 2014

Durée : 1h46

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