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Love Is Strange  de Ira Sachs

Fosse pour tous

6.5

On entre dans Love Is Strange comme dans une pièce à la dérobée, au réveil de de deux amants dans une chambre. Au travers d’une série de plans précis, de gestes lents mais assurés, Ben (John Lithgow) et George (Alfred Molina) s’habillent pour leur grand jour. Après 40 ans de vie commune, ils ont décidé de se marier. Le film d’Ira Sachs arrive donc bien tard dans leur histoire d’amour et l’on se doute qu’à peine célébrée l’union vont démarrer les problèmes.

De la vente de leur appartement à la suite du licenciement de Georges, à la chute dans l’escalier de Ben, en passant par l’hypothétique homosexualité du jeune Joey (Charlie Tahan), Ira Sachs ne semble pas faire grand cas des évènements dramatiques. Au contraire, chacun accueille avec calme tout éventuel problème dressé face à soi. Après que les mariés ont été contraints de déménager chacun chez un membre de la famille, Ben se retrouve à passer ses journées dans le salon de son neveu et de sa femme Kate (Marisa Tomei). Ecrivain, en plein travail de rédaction, celle-ci supporte de plus en plus mal sa présence envahissante. Beaucoup de films, les mauvais surtout, auraient accumulé les tensions jusqu’à l’explosion finale. Sachs choisit la voie la plus polie. Kate attend le soir et la fin de la séquence pour rapporter les doléances auprès de son mari. De même, le père de Joey trouve que son fils fréquente un peu trop son copain Vlad, et s’imagine peut-être ce qu’il n’a pas le courage, ou la correction d’aborder frontalement avec son fils.

Le meilleur de l’histoire de Ben et George est loin derrière eux. Lorsqu’elle est actée de manière formelle, la vie de couple pour deux homosexuels, même à New York, s’avère compliquée. Le film a conscience de tout cela, et le montage réunit les deux amants peu avant la fin, le temps d’un dernier verre lors d’une calme et émouvante scène de jalousie. Entretemps, loin l’un de l’autre, ils traînent leur tristesse et semblent devenir peu à peu des poids, y compris pour leur entourage proche. L’ensemble est traité avec élégance, rappelant par moments les nuances des portraits de Gus Van Sant, que le skateur Joey et sa tête d’ange viennent rappeler.

L’élégance est souvent la qualité principale des entremetteurs et des intermédiaires, des médiateurs. Parfois, cette qualité devient également le désagréable défaut de films ripolinés, confortablement installés au milieu de quelque chose : c’est généralement le cas en France. Love Is Strange a la courtoisie d’un ami qui apaise les conflits, l’attitude digne du personnage qui célèbre le mariage au début du film. D’où sa capacité à tenir ensemble deux extrêmes pendant 1h30, l’intimité d’un couple, préservée jusque dans la séparation physique, d’un côté, et de l’autre, le trop plein des sollicitudes amicales. Ainsi la séquence d’ouverture laisse-t-elle apparaître en un raccord la famille venue aider Ben et George à se préparer le jour du mariage, alors qu’on les croyait isolés. Ce raccord ne donne pas d’idée exacte de la géographie de l’appartement, mais il est précis dans son rythme, car il désoriente en même temps qu’il nomme un espace mystérieux où l’intimité à la fois se perd et mute au contact des membres de la famille. Ira Sachs ménage et l’amour et le spectacle, les signes d’affection et la cérémonie du mariage. Mais il laisse entre ces deux termes un gouffre, le temps d’un raccord, ou plus tard, d’un fondu au noir dont on a aussitôt le pressentiment qu’il ne peut pas être la conclusion du film, parce que celui-ci ne laisse jamais le spectateur dans le flou ni dans l’expectative, il tient à garder sa précision jusqu’au bout.

Ici, l’amour n’est donc jamais spectaculaire, l’union civile est une formalité, et l’affection est célébrée en musique. La chanson jouée par George et chantée par Ben est douce, elle s’allie parfaitement à leurs sentiments intimes. Le spectacle est ailleurs, bien mis à distance, dans les mots mielleux de Kate, dans les déclarations émues qu’elle fait à son mari. Le film creuse un beau fossé entre le show et l’intime. La fosse, justement, est un lieu qui désigne deux positions, celle du spectateur et celle de l’acteur, du musicien, du chef d’orchestre. Love Is Strange privilégie Chopin, de Nocturnes en Préludes, esquivant Etudes et Mazurkas. Le film de Sachs a en effet une tonalité romantique, comme les morceaux du compositeur franco-polonais, mais les hôtes de George versent plutôt dans le rock. En effet, dans un concert de musique populaire, la fosse est le lieu où on écoute, et sans doute la meilleure position face au film est-elle celle de l’amateur de rock. Mais Sachs est aussi dans une fosse, celle où jouent les musiciens d’un opéra, il dirige son film d’en-dessous, depuis un gouffre. La musique de Chopin n’est pas vraiment envahissante, elle sourd des images. A ceux qui n’ont pas comblé le vide entre les deux définitons de la fosse : le plus beau est peut-être là, dans la divergence entre celui qui écoute le film qu’il dirige (quoi de plus américain que le « directed by » ?) et ceux qui ne veulent y voir, en vain, que le feu d’une passion qui, comme les meilleures histoires, s’éteint naturellement.

par Thomas Fioretti, Aleksander Jousselin
lundi 24 novembre 2014

Love Is Strange Ira Sachs

États-Unis ,  2014

Avec : John Lithgow (Ben) ; Alfredo Molina (George) ; Marisa Tomei (Kate) ; Charlie Tahan (Joey)

Scénario : Ira Sachs, Mauricio Zacharias

Durée : 1h34

Sortie : 12 novembre 2014

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