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Une nouvelle amie  de François Ozon

Super, chérie

5.1

Ozon cultive depuis quelques films l’art d’être en retard, Potiche en étant un des exemples les plus frappants. Sur son temps, sur les films des autres : Potiche l’était sur Les femmes du 6e étage de Philippe Le Guay, 8 femmes sur le whodunnit en général, Une nouvelle amie sur un autre film-épouvantail à propos de la liberté et de l’identité, Jeune et jolie. La meilleure amie de Claire (Anaïs Demoustier), Laura (Isild Le Besco), vient de mourir. Claire a promis à la défunte de prendre soin de sa fille et de son mari, David (Romain Duris). Elle découvre soudain qu’il se déguise en femme, et commence alors, du rejet initial à une amitié ambiguë, une relation étrange, que Claire cache à son propre compagnon, Gilles (Raphaël Personnaz).

Une nouvelle amie est, de l’aveu même du cinéaste, une réponse à la Manif pour Tous. Les camps sont bien délimités : Gilles et Claire forment un petit couple conservateur, dynamité par le travestissement comme emblème du progressisme. On imagine volontiers le duo se rendre, par curiosité plus que par conviction, à un défilé organisé par Frigide Barjot. Ce sont les identités sexuelles qui reçoivent la prime du flou, véritable sujet d’Ozon. C’est sur le plan identitaire que tout se joue, mais les camps politiques, jusqu’au dernier plan, sont figés. Exceptée la conversion de Claire, amour oblige, à l’acceptation pleine et sincère du fait que « ça » existe et du droit à l’auto-définition, rien n’a bougé : on quitte le film sur une véritable image de contre-propagande, montrant Claire et David, travesti en Virginia, accompagnés de la fille de David, s’éloignant sur un chemin éclairé par un coucher de soleil qui définit un horizon radieux. La faiblesse de cet étendard, érigé en réponse aux dessins figurant une famille « traditionnelle » sur les drapeaux de la Manif pour Tous, est consternante. Tellement univoque qu’on n’ose y croire, tout en se prenant à espérer un brutal retour au réel après ce long détour par l’idéologie. Il n’arrive évidemment jamais.

Les catholiques ne sont pas les seuls à avoir une religion. Ozon aussi, et on pourrait la nommer sulfurisme. Qu’est-ce que le sulfurisme ? C’est une pratique publicitaire qui fait son miel de tout ce qui choque les réactionnaires. Ozon en est, il faut le reconnaître, un des plus talentueux adeptes : il a l’élégance qui manque à tant d’autres en France et ailleurs. L’ouverture du film résume en quelques plans les histoires parallèles de Laura et Claire, leurs amours, leurs joies et leur déceptions. Il s’agit plutôt de mini-séquences qui ressemblent toutes à des bandes-annonces : chez un autre cinéaste, chaque petit fragment aurait donné un film, chez Ozon, c’est tout en un. On songe alors à une illustration maladroite de la proposition de Truffaut : avoir une idée par scène, sinon une par plan. Traduit par Ozon, cela donne une idée de film par image. C’est à l’évidence beaucoup trop, et inutile. Mais il faut y voir autre chose, une double ambition, l’une consistant à se distinguer, l’autre à se retrouver. Se démarquer par la capacité à manipuler dix idées en même temps, à dire qu’il pourrait dire mille choses, mais que le cinéma, ingrat, ne lui offre la possibilité d’en figurer que quelques unes ; retrouver ses propres films, Potiche en premier, souvent cité, pour que chacun reconnaisse dans le Ozon nouveau François l’ancien.

Le réalisateur est finalement le seul à apparaître avec distinction. Il aime le flou identitaire, et le reste de son film se résume d’ailleurs à un échange d’identités permanent. C’est d’abord un argument de film policier, vivre caché pour être heureux, hors de danger, soit la même atmosphère que Potiche. Ainsi, quand David/Virginia se féminise, Claire accomplit le chemin inverse, mets des pantalons en velours informes, des anoraks unisexes, etc. C’est quand Claire reconnaît en son ami-e, au début d’un rapport sexuel qui ne connaît pas d’aboutissement, un homme parce qu’elle voit son sexe que Ozon refuse de choisir qui doit nommer quoi, ce que pourrait vouloir dire homme ou femme. Peut-être cela ne veut-il en effet plus rien dire. Le cinéaste garde la ligne, la file du milieu. C’est évidemment aussi un bon filon, où l’on peut passer pour radical et progressiste sous prétexte de se placer du côté des études de genre contre les traditionalistes, alors qu’on vient de réaliser Jeune et jolie. La supercherie du film se manifeste alors, lui qui ne voudrait être détesté que de gens droitiers, ou plus simple, ne voudrait donner d’autre choix à ses critiques que de s’affirmer comme des conservateurs.

par Aleksander Jousselin
lundi 15 décembre 2014

Une nouvelle amie François Ozon

Avec : Anaïs Demoustier (Claire), Romain Duris (David/Virginia), Raphaël Personnaz (Gilles), Isild Le Besco (Laura)

Scénario : François Ozon (d’après Une amie qui vous veut du bien de Ruth Rendell)

Durée : 1h45

Sortie : 5 novembre 2014

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