Triumph & Disaster

Notes sur Foxcatcher de Bennett Miller

If you can meet with Triumph and Disaster. And treat those two impostors just the same.

Rudyard Kipling, If

#1
Les frères Schultz, tous deux lutteurs de haut niveau, se retrouvent en salle d’entraînement. En quelques mouvements, leur accolade de salutation se transforme en échauffement. Dave prend des nouvelles de Mark, et tous les deux commencent à lutter en poursuivant leur discussion. Cette belle scène d’exposition donne une idée du lien unissant les deux frères, tout en présentant la lutte comme un sport de contact, très technique, et un combat de corps à corps. Un sport en mouvement et au sol, où un retournement de situation est toujours possible. De la même manière que, dans une comédie musicale, une scène de combat peut être canalisée par la chorégraphie, la lutte entre les frères est ritualisée par l’habitude de la pratique et la force des liens familiaux. L’introduction place le film en salle d’entraînement, où les corps s’échauffent et s’affrontent. Un lieu et une réalité où la caméra de Miller restait en permanence retranchée dans les vestiaires de Moneyball, histoire de baseball dans laquelle le superstitieux manager Billy Beane (Brad Pitt) écoutait les matchs de son équipe des Oakland Athletics par bribes sur un poste de radio. La préparation qui prime sur l’enjeu final, voilà qui n’est pas banal dans un cinéma américain si prompt à valoriser chaque triomphe sportif, non sans avoir versé sang et sueur et frôlé de nombreuses fois le précipice.

#2
En bon élève du documentaire, s’inspirant une nouvelle fois de faits réels, Bennett Miller colle le plus possible à cette réalité et grime ses acteurs : Channing Tatum a pris du volume, Mark Ruffalo est un barbu dégarni qui roule des épaules. La transformation la plus impressionnante est celle de Steve Carell interprétant John du Pont, un vieux millionnaire névrosé au nez proéminent. Au-delà du réflexe académique, ce fétichisme de l’apparence physique fait étrangement écho à la passion pour la taxidermie développée par du Pont, ornithologue et entraîneur en herbe. Il y a dans Foxcatcher toute une galerie de créatures semblables à des répliques sans vie du corps humain : les personnages en noir et blanc dans les images d’archives du générique, le mannequin d’entraînement contre lequel combat Mark, les oiseaux empaillés.

#3
A la fascination pour l’extériorité correspond bien sûr une énigme de l’intériorité, qui est au coeur de la relation entre John du Pont et Mark Schultz. Devant le millionnaire ou un parterre d’écoliers endormis, Mark est sommé de dire ce qui l’anime, littéralement, c’est-à-dire ce qui donne vie à son corps : la patrie ? L’héroïsme ? Obsession corporelle, la domination de du Pont sur Mark est néanmoins exercée par la parole, les entraînements de lutte se transformant peu à peu en exercice d’admiration et de prononciation. Il y a quelque chose d’évident à voir Steve Carell persécuter ses subordonnés, déclamer des formules toutes faites, créer le malaise pour forcer le respect : John du Pont est une version tragique de Michael Scott, le chef imbuvable de The Office. Le jeu de Carell a toujours reposé sur la gêne corporelle et le dérèglement de la parole par rapport au corps. Marionnette d’une farce de Jim Carrey dans Bruce tout puissant, il se retrouvait à dire n’importe quoi devant ses télé-spectateurs. Steve Carell applique sa méthode comique à une histoire tragique. Il fait de John du Pont un ventriloque, quelqu’un qui parle à côté de lui-même et s’approprie le corps des autres, simplement pour se donner une contenance.

#4
Cette transformation du corps des acteurs permet à Miller d’insister sur leur lourdeur et leur inertie. A ce petit jeu, c’est la précision de Mark Ruffalo qui touche le plus. Au-delà de la largeur de ses épaules, taillées pour la lutte, il remplace les mots par une gestuelle qui l’autorise à être moins bavard. Ruffalo a un tressaillement d’épaule lorsqu’un réalisateur, qui tourne un documentaire en forme d’hagiographie de du Pont, lui demande de dire devant la caméra que John est son mentor. Une barbe entortillée pendant une conversation ou un regard jeté devant la porte close de la maison de Mark se substituent aux longs discours et témoignent de l’empathie pour son frère. Une telle retenue était déjà aperçue dans une autre composition remarquable, celle de Dave Toschi dans Zodiac de David Fincher, partition exigeant contrôle et allure - amusant de noter que Ruffalo interprète l’exact inverse en Hulk dans les Avengers. Tatum et Carrell n’ont qu’à se faire répétiteurs, l’un portant le masque enlaidissant de du Pont, l’autre serrant les machoires et jouant du menton, comme le Brad Pitt de Moneyball, pris dans l’étau entre sa brutalité et un curieux manque de confiance.

#5
Les personnages de Miller ont du mal à s’avouer les choses et tournent souvent autour du pot. Un moment d’apprivoisement nécessaire avant de nouer des relations durables. Capote et Perry se regardent dans le blanc des yeux pour la première fois avant que le détenu ne demande à l’écrivain de l’aspirine. Beane (Pitt) demande plusieurs fois à Peter Brand (Jonah Hill) sa fonction réelle lors d’une visite chez les Indians de Cleveland, avant de l’engager deux scènes plus tard. Au début de Foxcatcher, Mark Schultz ne comprend pas les intentions véritables de du Pont, et l’assistant de ce dernier doit répéter plusieurs fois son nom au téléphone avant que l’athlète ne l’imprime. Cet excès de politesse est fidèle à la pudeur d’un cinéaste qui a fait du retrait sa marque de fabrique, des latences et des longueurs une suspension plutôt qu’un jeu sur la durée.

#6
Dans Foxcatcher, John propose un whisky à Mark Schultz, qui refuse. Satisfait, le milliardaire, juge ainsi le sérieux du champion. Dans l’hélicotère qui les transporte à un dîner d’élite, du Pont propose de la cocaïne à son champion qui cette fois-ci accepte (“Ce n’est que de la cocaïne, Mark”), démontant ainsi en deux scènes la cohérence d’un homme aussi sensible aux oiseaux qu’amateur d’armes à feu. Un intérêt toujours plus prononcé pour lestruqueurs, positifs comme Beane, ou négatifs comme du Pont, qui se sert de sa marionnette pour conforter sa gloire mesquine.

#7
« Je déteste encore plus la défaite que je n’aime la victoire » Contrairement à Billy Beane, Schultz sait qu’il a perdu d’avance aux Jeux Olympiques de Séoul, une déroute due autant aux méthodes d’entraînement défaillantes de du Pont qu’à une haine de son propre coach, qu’il veut punir autant que lui-même. On ne peut gagner un match à l’avance qu’en sachant qu’on peut aussi le perdre : si du Pont se lance dans la catégorie vétéran, c’est qu’il s’est auparavant arrangé pour remporter ses combats en achetant ses adversaires. Le conseil prodigué à Schultz lors de la première rencontre (“knowing that you’re gonna win”) résonne d’une manière amère. Les fruits de la victoire ne peuvent être dûs qu’à des circonstances qui échappent complètement aux valeurs du travail, de l’effort et de la chance. Beane sait qu’il ne peut pas gagner sur le terrain de l’argent : il calcule simplement de la manière la plus rationnelle le moyen de ne pas perdre ; son équipe gagne - plus longue série de victoire en play-off, 20 victoires - mais perd le match décisif, le seul qui compte, rendant inutile la performance qui l’a précédé. Une sensation d’échec paradoxale qui renforce pourtant la position de ceux qui la subissent : Beane refuse le pont d’or que lui offre le propriétaire des Boston Red Sox, mais garde pour lui la gloire symbolique, l’empreinte indélébile de sa méthode, qui a inspiré toute la Major League. Schultz enrichit son palmarès d’un titre mondial et de quelques dollars grâce à John du Pont, mais quitte la propriété sans émotion et sans un regard pour son “mentor”, sur une défaite qui a valeur de libération sur une emprise malsaine. Défaite et victoires sont deux chimères, deux traîtres qu’il convient de traiter avec la même distance, leçon qu’ont comprise Schultz et Beane, mais jamais John du Pont. Echouer, résister, baisser les bras : Miller a fait du terrain de jeu le champ de bataille de ses films, et le sport possède une valeur particulière de refuge, un miroir de ces rapports de force qui unissent et séparent les hommes.

#8
Dès lors, il est impossible que ses films racontent autre chose que l’échec de toute entreprise. La déception du résultat est proportionnelle à l’attente qui les génère. L’espoir illusoire de la survie pour Perry passe par une amitié indéfectible, réelle mais intéressée, avec Truman. Une dette indépassable, un contrat moral lie et engage les héros de Miller dans leur destin. Beane et Brand sont préparés au pire pour imposer leur vision nouvelle du baseball. Truman est pris de vertige à l’idée de la puissance d’un roman qu’il ne peut achever qu’une fois qu’il a la certitude de l’exécution de Perry. Foxcatcher est clos et sans horizon, et il y est impossible d’avoir une prise. La lutte comme le baseball restent à dessein totalement hermétiques à notre compréhension. Une fois passé l’échec olympique, le film se désagrège en scènes plus courtes, en montrant l’issue fatale entre du Pont et le frère de Mark, Dave, resté entraîneur dans la propriété de Foxcatcher. Le projet reste à chaque fois inachevé, parce que les buts sont atteints pour des mauvaises raisons, mais aussi par de mauvais chemins.

#9
Difficile de dire que le triomphe et le désastre des héros américains de Miller sont ceux de l’Amérique elle-même. Certes, sont évoqués la guerre d’Indépendance et les patriotes morts sur la propriété de du Pont ; de même, son isolement dans une maison blanche aux allures présidentielles renvoient directement à la paranoïa nord-américaine pendant la guerre froide. Mais Miller passe rapidement sur ce contexte, contourne la valeur symbolique du récit, concentré sur la violence des rapports de domination de du Pont sur les frères Schultz.

#10
Si Foxcatcher était une fable de La Fontaine, son histoire serait celle d’un renard, d’un cheval et d’un oiseau. L’aigle américain, le patriote du Pont, tient à ce qu’on l’appelle “Eagle” (le “E” de John E. du Pont de son nom complet étant “Eleuthère”), le rapace veillant sur l’Amérique de Reagan. Le cheval, animal noble que la mère du Pont a choisi d’élever à l’abri des regards des lutteurs, serait évidemment Mark Schultz, que du Pont a de plus en plus de mal à dresser au fur et à mesure de leur aventure commune. Le renard, enfin, que croit attraper du Pont en gagnant l’or et en tuant Dave Schultz, serait celui que les héros de Miller pourchassent leur vie durant sans jamais y arriver.

par Thomas Fioretti, Timothée Gérardin
jeudi 26 février 2015

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