Feuilletons les feuilletons

par Pierre Alferi

Un film vise tout de suite la coupe. Il tire un coup, il vous atteint ici ou là, ou il vous manque. Un feuilleton tire plutôt à la chevrotine, il chatouille et il égratigne. Il peut tenir longtemps en promettant très peu : que ses personnages gagnent à être connus, qu’il va incarner la métamorphose qu’est la vie en épousant son rythme sur une base hebdomadaire.

Si vous ne sentez rien quand le feuilleton vous touche la plante des pieds, il essaiera l’aisselle. Il rachète en temps – pas loin d’une journée par saison – le rabougrissement de l’espace qu’inflige le téléfilmage, par son cadrage mesquin, ses décors surexploités, ses comédiens souvent unilatéraux, son souffle court. Au prix d’un point de vue étroit, il peut prétendre à une double ration de vraisemblance. On y voit grandir les enfants, vieillir les grands ; on sait le scénario soumis aux circonstances, à la chose publique, aux carrières privées.
 
Les feuilletons américains actuels semblent avoir pour unique sujet le modèle petit-bourgeois de la famille. Qu’ils en fassent l’éloge ou (beaucoup moins souvent) le procès, il ne décollent guère d’une image qui les fascine, dont ils espèrent sans doute qu’elle fera de l’écran un miroir de salon.
 
Mais, pour divertir l’offre d’identification, ils font subir à leur sujet des variations éidétiques. Que deviendrait la famille petite-bourgeoise dans l’espace intergalactique ? Comment intègrerait-elle les vampires ? Les Martiens ? Les serial-killers ? Comment survit-elle à la fréquentation quotidienne des cadavres ? Comment a-t-elle vécu l’assassinat de Kennedy ? La crise

financière ? La mort du chien ? Que lui font Skype™ et Google™ ? Comment survit-elle à l’apocalypse ? À la défonce ? À l’adultère quotidien ? À la surveillance des sosies du pavillon voisin ? Et le trafic du chanvre ou de la Crystal Meth, elle peut s’y mettre ? Les téléphages y reconnaîtront leur série du moment.

Il y a, chacun le sait, toute une série de séries qui repasse, ou se survit, au-delà du raisonnable, soit pour prix de leur excellence – dans les années quatre-vingts : Twin Peaks, quatre-vingt-dix : Les Sopranos, deux mille : The Wire –, soit par l’adaptation de formules brevetées (Law and Order, House), soit enfin par une logique de catalogue, dans une lente contamination des chaînes pauvres par les riches.
 
Surtout, au-delà des cas, la production industrielle, ici comme ailleurs paresseuse et sournoise, recycle indéfiniment les dispositifs éprouvés pourvu qu’elle sache les maquiller de nouveauté. Il y a, bien entendu, des standards de séries, genres et sous-genres, hybrides viables et gimmicks narratifs, psychologiques, scénographiques. Il y a – faut-il le rappeler ? – la structuration intangible de la dramaturgie par les deux ou trois pauses publicitaires qui commandent un climax comme faire-valoir.
 
Il y a enfin, derrière tout cela, les constantes de ce qu’on appellera faute de mieux le « pathos américain » : amour de la loi, terreur de l’étranger, sacralité de la famille, mais aussi bien souci de la contradiction dans les formes du débat juridique, stratégique, politique, représentation scrupuleuse des minorités et des nouveaux comportements, multiplicité des points de vue, ironie.

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