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Viennale 2009, #3

En studio

À propos de Villalobos, de Romuald Karmakar

31 octobre. On écrirait dans Libération, on raconterait probablement une veille mémorable au Badeschiff, bar péniche réquisitionné par le festival pour ses soirées quotidiennes. Au fur et à mesure que la nuit avance, les invités s’engouffrent peu a peu dans les cales pour profiter de la techno minimale locale. Cela ferait une transition parfaite vers le nouveau documentaire de Romuald Karmakar consacré au DJ chilien-allemand Ricardo Villalobos, découvert aujourd’hui a 13h dans un Gartenbaukino rempli. Le souhait formulé dans notre quotidien favori, un jour de Cannes, qu’un toboggan mène directement, à l’aube, d’une soirée à la salle Lumière, s’est quasiment réalisé à Vienne. C’est à peu près la même fête resservie en salle, la même musique, les mêmes stroboscopes, joints, filles, folies. Pour peu que vous ayez un peu forcé la veille sur la boisson, vous vous trouverez toujours dans l’ambiance. La base de votre siège tremble comme hier vos pieds sous les basses. Quel intérêt ?

Villalobos est réjouissant pour des raisons moins vagues et plus nombreuses. Qui tiennent d’abord à Villalobos. Il ne faut pas se laisser tromper par son air ahuri, rien à voir avec David Ghetto. Musicalement d’abord, et ce n’est pas hors-sujet de le dire tant Karmakar a souhaité rendre le processus de création intelligible, démêler les boucles pour reprendre à zéro, au moment où les différentes pistes vont commencer à s’additionner et se synchroniser. Villalobos est un pédagogue éloquent et drôle doublé d’un musicien sérieux. Il faut le suivre, son oreille n’est pas la nôtre. Il faudrait être familier de cette langue ultra spécialisée pratiquée dans les studios, mais peu importe, vous avez à peu près compris comment cela se déroule. Surtout que le DJ se révèle critique, metteur en scène, technicien, voire diagnosticien. Il a appris à sélectionner, dans des piles de disques reçus quotidiennement, ceux dont il se servira, en quelques secondes, cinq à six atterrissages du diamant sur les sillons, et quelques arguments aussi descriptifs et justes que lapidaires. Si on lui reconnaît une compétence, c’est au moins celle de savoir simultanément conduire et répondre aux attentes de la foule : dans ce travail, il n’est pas loin d’être aussi précis et soucieux qu’Hitchcock. Une compétence qu’on lui reconnaitrait moins d’emblée, mais que le documentaire ne cesse de prouver, est technique : un savoir encyclopédique de l’histoire de l’enregistrement, un amour non feint de la musique classique, non pour quelque romantisme divagatoire, mais par connaissance aigüe de ce moment des années 1950-1960 ou l’enregistrement analogique aurait atteint son âge d’or grâce au savoir-faire des techniciens, un métier qui se serait perdu dans la spécialisation excessive et la numérisation.

Karmakar alterne séquences en boîte et en studio, les unes servant tantôt à livrer brut ce que Villalobos éclaircira ensuite, tantôt à mettre en pratique ce qu’une parole pour le moins généreuse laissait volontiers dans le brouillard. Dispositif simple mais extraordinairement efficace. Dans chaque cas, Karmakar prend son temps (le film dure deux heures), et ce temps même le mène loin, jusqu’aux tréfonds des machines employées, des plus simples batteries virtuelles aux engins modulaires censés continuer à vivre leur vie en l’absence du musicien. On est loin d’avoir tout compris. Difficile d’attendre de cette musique qu’elle s’incarne autrement que par des signaux lumineux, mais ils clignotent en si grand nombre qu’ils ne semblent plus avoir de traduction visible. Difficile de savoir ce que recèle, physiquement ou abstraitement, les murs de son. Si bien que musicien, cinéaste, spectateurs finissent par se laisser emporter par les manifestations d’une vie étrange, mécanique et organique, extra-terrestre. Evidemment, c’est au même ravissement digital que prétend Karmakar, à la plasticité du pixel et des images imprimés à mêmes les corps. Mais le vrai de coup de force dépasse le cadre esthétique, c’est l’addition, à chaque couple de séquences en club et studio, d’une piste supplémentaire, historique, politique, sociale. L’usage de drogue pour éteindre les frustrations sexuelles. L’écho guerrier qu’éveille plus ou moins consciemment une sirène stridente, et pourquoi on la joue en Allemagne et pas au Japon. Comment l’Allemagne continue de désirer l’évocation sonore d’un châtiment. Comment les murs sont tombés, sans que nous puissions encore tout à fait savoir ce qui se cache derrière, sinon une vague de fréquences et de basses.
Karmakar est célèbre, bien que peu connu en France, hormis dans le réseau des festivals. Qu’on l’en fasse sortir, vite. Alexander Horwath, directeur du Film Museum, nous apprend qu’il s’agit de son troisième film musical après 196 bpm (2005) et Between the Devil and the Wide Blue Sea (2005), et qu’ils seraient plus beaux encore. Une rencontre est prévue. Dans une demi-heure commence la projection de Corneille - Brecht, premier film en numérique haute-définition de Jean-Marie Straub, précédé de Pour Joachim Gatti.

par Antoine Thirion
samedi 31 octobre 2009