INTERVENTION #3

contre desjardins

1er février 2010. « Éloge de la violence », écrit Pierre Desjardins dans une tribune* parue dans Le Monde du 27 janvier, consacrée à Avatar. En un mot-clé, la sentence est prononcée contre le film de James Cameron, qui nous aurait trompé avec les apparences pacifistes (vraiment ?) de son projet. Sous la flore luminescente, le souffre. A partir de là, toutes les violences semblent s’égaler pour l’auteur et les métaphores s’inverser à loisir. Les envahisseurs GI’s valent pour les terroristes, les Na’vis, ces extra-terrestres bleus imaginés par le cinéaste, pour le peuple américain ; et la chute de leur arbre-mère serait une image transparente du 11 septembre.

Je ne vois aucune évidence dans une telle métaphore. Il s’agirait pour l’admettre de s’en tenir à une très générale symbolique de la destruction, à la castration du phallus national. Pour préciser, allons plus près des deux images et ce qu’on y voit. De l’affaissement double des tours jumelles à la chute horizontale d’un arbre géant, on trouve peu de correspondances visuelles. Pas plus entre les nuages cendreux voilant les rues de New-York et la forêt en flammes de Pandora. Eventuellement, la destruction de l’arbre évoque une cheminée de paquebot qui s’effondre. Du point de vue d’une physique de la chute, l’image de Titanic est plus proche. Et le bombardement de la demeure naturelle des Na’vis exprime le même tournant que l’instant de désintégration du navire ; la consommation d’une catastrophe attendue. Loin de l’événement-attentat. Il y a plus. L’invasion des GIs ne se confond pas avec un assaut terroriste. Certainement, elle fonde la conscience rébellionnaire, la prise d’armes. Mais de l’attentat à la campagne militaire, deux images s’opposent. Guerre ouverte contre coup spectaculaire, mais furtif. Guerre « à l’ancienne », massive et localisée, et guerre invisible mais permanente, mondialisée, ne sont pas confondues par Cameron. L’artillerie lourde, la flotte aérienne et les machines « Ampsuit » convoquent clairement le premier de ces champs. Question de regard, aussi. Les antagonistes se regardent en face.
L’assaut des Terriens, dominé par les figures de Selfridge, dirigeant vénal, et Quaritch, colonel sanguinaire, formule une schématisation, simpliste par endroits, des guerres impérialistes menées par l’Amérique au cours des siècles. Avatar cherche à recouvrir un champ à la fois historique et contemporain du bellicisme américain. Le réseau métaphorique ouvert par le concept des avatars sculpte un socle idéal à cette mise en orbite de l’Histoire. S’agit-il vraiment du tronc structurel du film ? Le tissu politique se lie en tout cas aux enjeux technologiques, et se diffuse partout. Des Amérindiens à peine crypto que font les Na’vis à la typographie vietnamisante de la jungle de Pandora (les Na’vis utilisent leur connaissance du terrain pour tenter d’enrayer l’attaque d’un ennemi plus fort en nombre et moyens), jusqu’à l’écho de la guerre en Irak pour le motif d’invasion, pomper le sol pandorien.
Selon l’inversion des signes opérée par Desjardins, les « vrais américains » du film seraient les Na’vis légitimés dans leur guerre défensive contre une menace extérieure. Avec un sous-texte de justification des interventions en Afghanistan, en Irak… S’amalgament ici le défensif et le préventif, le second étant le véritable argument en vogue du militarisme. La guerre de défense des Na’vis répond bien à l’assaut caractérisé de son propre territoire, à une colonisation lourde ; ne désigne pas un ennemi auquel donner l’assaut à l’extérieur de ses propres frontières, « préventivement ». On reste strictement dans le champ de la rébellion de l’opprimé contre l’oppresseur. De même les caractères cupide et génocidaire de la guerre menée par les envahisseurs ne sauraient se confondre avec l’imaginaire américain lié au 11 septembre : motifs idéologique, fanatique, d’agression. On voit mal comment dans les termes de son film, James Cameron réussirait à fabriquer un message subliminal pour complaire à la conscience belliqueuse américaine. Eloge de la violence chez l’un ou pratique de l’imprécision chez l’autre, commentateur ? La violence validée par Avatar se tient dans le champ strict de la révolte anti-impérialiste.

Il ne s’agit pas de dire qu’Avatar est idéologiquement au-delà de toute contestation. Il est certes hors de question de mettre en cause la sincérité du propos de James Cameron. Quand Desjardins parle de « déculpabilisation » de la violence US par la prise d’armes des Na’vis, je vois au contraire une vaste entreprise de culpabilisation historique. Extermination des Indiens, guerres de pillage... Non seulement l’Amérique est coupable, mais coupable de ne pas changer.
S’il y a lieu de s’interroger, c’est sur la fonction d’un tel projet issu du coeur de la machine économique américaine. Cœur aussi de ses moyens de diffusion/domination culturelle, le cinéma. Premièrement, les américains sont nantis d’un héros marqué positivement. Jake Sully se range dans le camp des révoltés. Telle est l’articulation : on saura reconnaître dans la fable guerrière la métaphore de l’histoire impérialiste occidentale, mais on ne s’identifiera pas avec elle ; non pas en tant qu’on sera son antagoniste, mais son nouveau modèle, celui qui issu de cette Histoire, la rejette pour se ranger du côté des humiliés, et intégrer l’histoire de cette humiliation au récit national. Avec Avatar nous ne serons pas tiers-mondistes, nous serons le nouvel idéal de l’Occidental, celui qui en redresse l’Histoire. On retrouve l’argument du film, la fabrication d’hybrides. Le colon repenti et rédempteur. Et colon malgré tout. Quand l’avatar de Sully prend la tête de la rébellion puis du peuple Na’vi, on pourrait voir avec Desjardins du colonialisme résiduel. Mais la figure de Grace Augustine (Sigourney Weaver) incarne mieux cette tendance. Botaniste, amie du peuple bleu, qui construit des écoles pour les Na’vis en même temps qu’elle étudie leur propre savoir, elle prouve que l’absolution du passé génocidaire passe encore par l’image renouvelée du "bon colon", engagé sur les voies de l’entente, de l’échange, du respect. Cameron ne partage pas vraiment la naïveté de son personnage ; l’infiltration du service scientifique d’Augustine/Weaver par l’armée montre comment connaissance et coercition fonctionnent dans une économie commune de pouvoir. N’oublions pas que sa greffe définitive en Na’vi ne prend pas, elle meurt. Sully, lui, à la fin du film, ouvre les yeux, transformé. Peut-être moins indianisé - on l’entend encore parler anglais – que définitivement pixellisé : vainqueur de la géante entreprise Avatar de virtualisation de l’histoire américaine, qu’il reboote en y redistribuant les cartes, se fondant dans le corps opprimé pour en sortir plus propre. En convoquant des traits caractéristiques de l’impérialisme, Cameron tentait peut-être de l’essentialiser, il s’en tient en fait aux anecdotes et effaces les dettes. Les yeux ouverts, Sully et Avatar entendent abolir le refoulé des hontes pour en produire, bien plus fort : la catharsis. Le grand bain en eaux bleues de la conscience historique.

* « Avatar : rien d’autre qu’une bête justification de la guerre ! » de Pierre Desjardins, Le Monde, 27 janvier 2010.

par Olivier Waqué
lundi 1er février 2010

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