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Avec Blaise Harrison

Réalisateur de Armand 15 ans l’été

Independencia : Ce qui m’a le plus étonné, c’est cette manière de ne pas choisir entre le portrait et le film sur l’été, le documentaire et la fiction. Disons que ce qui est censé constituer une faiblesse dans n’importe quel film – les lacunes narratives, le flottement du dispositif – fait ici sa force.

Blaise Harrison : Mon envie était de raconter Armand au travers des moyens de la mise en scène. Le film est un peu éclaté et les séquences ne sont pas reliées de manière toujours évidente. Tout cela a été fait de manière instinctive, spontanée, non-intellectualisée, ni écrite de manière structurée avant le tournage. J’avais envie de procéder simplement et sans forcer les choses. Ce que j’aime chez Armand, c’est son sens de l’humour et de l’auto-dérision. D’ailleurs, son rapport aux adultes n’est pas celui de la confrontation, comme il peut parfois l’être à 15 ans. Je sentais surtout qu’il avait envie de faire ce film avec moi, et qu’il allait pas me lâcher au bout de deux semaines une fois l’excitation passée. Je n’ai pas l’impression d’avoir fait un portrait. Armand est le personnage principal qui nous guide à travers son été. Plus que l’adolescence, l’été constitue d’avantage le sujet – si jamais le film en a un. Il fallait essayer de ne pas réduire la singularité des personnages à des réponses définitives. Ce qui me plaisait était de retranscrire un moment précis de l’état de l’adolescence où il n’y a plus de contraintes, et lorsque les parents sont derrière nous. Il y a effectivement une indécision, un entre-deux : entre deux âges, entre deux sexes.

Inde : D’ailleurs, ce portrait s’organise de manière indirecte.

BH : Ce sont les choses qui entourent Armand qui le définissent. Je n’avais pas envie que ce que l’on comprenne vienne directement de lui. Cela m’aurait donné l’impression de l’enfermer. J’avais envie de lui donner les clés pour ressentir sa personnalité. Surtout sans chercher à la comprendre.

Inde : C’est ce qui autorise par moments le récit à le quitter ?

BH : Je trouvais qu’il était important d’aller voir ailleurs. Le skate-park, par exemple, est un lieu universel où les jeunes se réunissent, un peu partout en France, mais où Armand ne va pas. Les images du skate-park ont évidemment une fonction de ponctuation. Elles rythment l’été, et le mouvement de la rampe fonctionne comme celui d’un balancier.

Inde : Tu as une démarche presque arty, dans laquelle interviennent souvent des jeunes qui s’ennuient. On peut voir ça sur ton site.

BH : Ces moments d’ennuis racontent aussi quelque chose de l’adolescence. L’absence d’action et de drame sont des choses qui me parlent.

Inde : Ce n’est pas une province glauque, mais tranquille, un peu nue et imaginaire. On pense parfois au cinéma américain, ce rêve d’outre-Atlantique.

BH : J’ai eu l’idée d’amener Armand à l’exposition à Montpellier sur les photos de Richard Pak, qui avait pour titre « le rêve américain entre fiction et documentaire ». Cela rejoint tout à fait le film. Armand rêve d’Amérique comme beaucoup de jeunes de son âge, tout comme les skateurs optent pour le look américain. Il y a ces lotissements qu’on retrouve un peu partout. On sort de l’exposition de cette manière, le montage collant une photographie d’un pavillon avec un lotissement du quartier où habite Armand. C’est quelque part le voyage qu’Armand ne réalise pas pendant l’été. Il chat sur Internet alors que ses copains sont partis en vacances ailleurs. Il rêve pourtant de sortir et de partir. Juste après cette séquence se situe un moment de fuite et d’échappée dans la nature. Le confronter à ces clichés était à la fois une mise en abîme du film et un face à face, devant ce à quoi il rêve. Mais il s’agit d’une représentation de l’Amérique qu’il n’a pas l’habitude de voir sous cette forme – l’Amérique des défavorisés, des lotissements, des mobil-homes – qui est assez éloignée du rêve américain qu’on peut lui vendre la plupart du temps.

Inde : C’est ce qui étonne chez lui : on ne sait jamais sur quel pied danser, s’il se dévoile ou s’il se met en scène, ou même s’il veut se confier, comme dans la séquence de nuit au bord du lac.

BH : Ce moment est arrivé à la tombée de la nuit. Armand et sa copine se sont mis à parler spontanément. Le dispositif de tournage favorise la confidence – je suis simplement avec mon ingénieur du son et les personnes que je filme. Nous étions en train de manger, et cette conversation se déroulait alors que nous nous apprêtions à ranger le matériel. Je ne pensais plus tourner autre chose ce soir. La nuit aidant, on se met à parler plus facilement des choses un peu délicates. C’est venu naturellement, rien n’a été forcé. J’ai demandé à mon ingénieur du son de ressortir le matériel. Le temps passé ensemble sans tourner aide ces moments à surgir.

Inde : As-tu passé beaucoup de temps avec Armand ?

BH : Je m’étais imposé une contrainte : celle de ne pas filmer plus que le temps de l’été et des derniers jours de l’école. Le jour de la rentrée devait signifier la fin de mon tournage. Il y avait durant l’été des moments clés, et je faisais des petits séjours, de deux à cinq jours, que je choisissais en fonction d’événements significatifs, comme le 14 juillet. Il n’y en avait pas tant que ça, entre la fête foraine et la fête nationale. La sortie au lac est arrivée en plein milieu de l’été. Nous avions déjà pris le temps de nous connaître. Armand était chez lui et n’avait rien prévu de particulier. De lui-même, il n’a pas l’idée de sortir. C’est moi qui lui ai proposé la sortie au lac. Nous nous étions aussi acceptés l’un l’autre : Armand avait compris que je n’étais pas dans un rapport de jugement mais de confiance.

Inde : C’est au spectateur de combler les manques et comprendre qui il est.

BH : Mise en scène ou fiction, ce qui m’intéresse c’est de retranscrire ce que je ressens comme une forme de vérité. Je devais trouver les moyens de montrer Armand tel qu’il l’était à mes yeux. À quel point j’ai dirigé et organisé les choses n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant.

Inde : Armand est un objet hybride. Quelles ont été tes influences ?

BH : La photographie m’inspire énormément. J’aime le travail d’artistes comme Alec Soth, Stephen Shore, Joel Sternfeld, Philip-Lorca diCorcia, ou William Eggleston. Mais je crois que mes influences viennent autant du cinéma que de la bande dessinée, de la littérature, ou de la photographie. Il y a un film qui m’a longtemps hanté, c’est Gambling, Gods and LSD de Peter Mettler (2003), un film incroyable, assez difficile à raconter. En tout cas, je suis heureux d’avoir commencé à faire des films dans une école d’art autour de graphistes et d’étudiants en arts visuels. Ils m’ont ouvert à des choses que je ne connaissais peu ou même pas du tout. Je ne sais pas comment j’aurais vécu mes années d’études dans une école où les gens ne parlent que de cinéma.


[Gambling, Gods and LSD de Peter Mettler]

Inde : Certains moments de tranquillité rappellent les films d’Apichatpong Weerasethakul. Que penses-tu de son cinéma ?

BH : J’aime beaucoup son cinéma ; et notamment cette idée qui est la sienne de laisser le spectateur comprendre les choses comme il le désire. Par moments, dans mon film où l’on fuit un peu le réalisme. Au départ, j’avais envie d’un récit encore plus éparpillé. Arte m’a poussé à revenir à quelque chose de plus narratif. Je n’avais pas envie de me contenter d’un style de cinéma direct où l’on suit Armand. Je voulais être d’avantage dans le ressenti pour marquer les sensations de l’été. Comme des respirations données au spectateur. J’ai une démarche pudique, dans le sens où je ne cherche pas l’émotion. Soit les choses venaient de lui, soit elles ne venaient pas.

Inde : Tu affectionnes particulièrement les mouvements d’appareil, je pense à ces travellings qui accompagnent Armand et sa sœur, ou celui du trajet de la Renault 5 à la fin de l’année scolaire. Il y a dans le film un voyage en surplace qui le rend mélancolique.

BH : J’adore le mouvement. Si je pouvais réaliser un road movie, je le ferais. Il y a toujours l’idée de l’ailleurs, du déplacement et du trajet. Armand est en mouvement malgré tout. Au début du film, on le voit faire du sport, contrairement à ce qu’on peut imaginer d’un adolescent un peu gros. Il veut danser et bouger. Il fallait ce mouvement là dans le film. Il y a l’idée d’un déplacement dans le travelling accompagnant la voiture qui quitte le collège, même si c’est pour rentrer chez lui. Au montage, on a collé ce plan à un moment où il bronze sur la terrasse. Auparavant on ne voit pas l’intérieur de sa maison, et beaucoup de gens ont pensé qu’il était parti en vacances. Il quitte le collège pour aller à 500 mètres, mais c’est quand même un départ.

Inde : L’idée de mouvement est intéressante parce que le film propose deux manières de cadrer, l’une au sens presque photographique, et l’autre beaucoup plus flottante, qui accompagne l’adolescent.

BH : C’est vrai. Dans un souci de maîtrise, j’ai eu tendance à mettre en scène certaines choses. Par exemple, le plan où Armand est allongé sur sa terrasse en train d’écouter de la musique est une séquence qu’on a mis en scène en fonction de ce qu’il m’avait raconté. Je lui avais demandé de me décrire ses vacances. Il fallait comprendre quel était son quotidien parce que je ne pouvais pas passer un été à filmer pour me faire une idée ! Il m’avait dit qu’il aimait se faire bronzer les jambes en écoutant de la musique sur sa terrasse. J’avais trouvé ça très bien, mais ça n’est jamais arrivé pendant l’été ! Je me demandais même si ça avait déjà eu lieu. On lui ai donc demandé de le faire. J’avais ces envies là, et aussi des choses précises et définies, comme filmer Armand aux fêtes et assister au feu d’artifice. Il y a eu aussi de bonnes surprises : nous nous étions donnés rendez-vous à 11h dans sa chambre, et à mon arrivée, il se coiffait dans la chambre avec ses copines. J’ai simplement filmé. On peut croire à une autre mise en scène, comme le plan où il fait la sieste dans sa chambre. Mais la veille, il s’était couché très tard, et je l’ai surpris en train de dormir. Je voulais qu’on ressente cette vie et les choses qu’on ne pouvait pas remettre en scène. Je devais être plus calme, plus posé, lorsque j’étais seul avec lui. C’est pour ça qu’on passe d’un cinéma direct à ce cadre photographique figé, qui sont deux faces du même été d’Armand.

Inde : Qu’est ce qui t’intéressais dans l’adolescence ?

BH : Disons que je filme un moment propre à l’adolescence. On est très différents avec ses amis et chez soi. Armand, à la maison ou entouré de ses copines, n’est pas le même. C’est une façon de montrer sa complexité, entre le début où il est agité au milieu de ses copines, et d’autres moments plus introspectifs. Quand il est avec sa mère au magasin de sport, à la fin, c’est encore une autre personne, c’est un gros bébé. L’arrivée de la mère, à la fin, comme la rentrée, c’est le retour de la pression sociale. Je ne voulais pas de présence adulte durant l’été d’Armand.

Inde : Je croyais d’ailleurs qu’il rentrait au lycée...

BH : Et ça aurait été génial ! Il m’a beaucoup parlé de cette journée pendant l’été. Tous les jours quand il va au collège, il a de l’appréhension. Il sait que les autres ne sont pas tendres avec lui.

Inde : Le film n’est pas distribué en salle, mais il a été montré à la Quinzaine des réalisateurs, puis sur Arte.

BH : La forme et la durée sont un peu atypiques pour la distribution en salle. Il sera présenté en Languedoc dans des programmes scolaires. On cherche un film qui pourrait l’accompagner. Si vous avez des idées...

Inde : Tu disais tout à l’heure que vous étiez peu nombreux sur le tournage. Tu crois en cette économie – je parle ici des films qui coûtent évidemment bien plus que 150 euros ?

BH : Les conditions de fabrications étaient assez confortables. Sur le tournage, nous étions deux, avec une voiture de location. J’ai toujours cherché à être le plus autonome possible sur mes projets. Mettre en place quelque chose avec 30 personnes en attente me terrorise. Ce ne sont pas les conditions dans lesquelles j’ai envie de travailler. Si jamais je réalise une fiction, j’essaierai de le faire dans une économie et un dispositif similaires, en solitaire. C’est le prix de la liberté pour moi. J’ai d’abord envie de faire des films ; fiction ou documentaire, je m’en moque un peu à vrai dire. La fiction sera peut-être un peu plus « écrite », mais je cherche des personnages, et des personnes qui seront les plus proches des personnages que j’imagine. Pour Armand, j’ai écrit un premier projet à partir d’un personnage complètement imaginaire, et je suis parti à la recherche de la personne qui correspondait le plus. Et Armand était effectivement très différent de la personne que j’avais imaginé au départ ; je retrouvais un peu l’écriture initiale, et d’autres aspects de sa personnalité que je n’avais pas du tout imaginé. Très bien dans son corps, très joyeux, très sociable, avec des côtés très féminins ; tout cela est venu enrichir le film et casser un peu les clichés de ma première version écrite. Mais curieusement, les choses changent peu. Beaucoup d’éléments figuraient déjà dans la première version de mon dossier. Quand j’ai commencé le tournage, j’avais une idée du film. Je savais où j’avais envie d’aller. Il y avait l’envie de partir avec un personnage qui grandit, qui change. Je ne devais pas avoir peur de l’absence d’événements, même si au départ je pensais que c’était cette dramaturgie qui allait faire le film. Au final, j’ai l’impression que le film fonctionne sans cela. J’aime l’idée de lâcher prise et de laisser les choses arriver. Et en même temps, d’être capable de réorienter son regard. Il faut se laisser le temps d’observer, de mettre de côté certaines idées pour s’ouvrir à ce qui se présente.

Inde : Des projets ?

BH : Je développe un film sur une harmonie municipale, un ensemble instrumental de l’Ain. Je voudrais filmer la musique à travers cet ensemble de musiciens pour parler de l’expérience collective et de la communauté, ainsi que le rapport que chacun entretient à la musique. C’est la province qui m’intéresse, je ne crois pas que je ferai de films à Paris [rires]. J’ai grandi en province et je pars souvent du vécu pour raconter une histoire. J’ai fait partie d’un ensemble instrumental quand j’étais adolescent. Le film s’inspire de cette expérience, tout comme Armand qui, au moment où je l’ai écrit, s’inspirait de mes souvenirs. Je fais appel à ma mémoire lorsque j’écris.

Propos recueillis à Paris le 20 janvier 2012.

par Thomas Fioretti
jeudi 2 février 2012

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