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Trois Continents 2012

#3 Shinji Somaï

Rétrospective Shinji Somaï

Deux rétrospectives à Nantes cette année : la première consacrée à Serge Daney (cinq films chroniqués dans Libération : deux brésiliens, un mexicain, un indien, un indonésien), la seconde à Shinji Somaï, mort en 2001 à 53 ans après 13 films et un documentaire, tous projetés pendant le festival. Il a fallu en choisir un...

Love Hotel
Shinji Somaï, Japon, 1985, 1h28. 5.5.

En japonais, roman-porno se dit « roman-porno ». Roman pour la romance, porno pour le sexe ; en 1985, Shinji Somaï signe pour son cinquième film son incursion dans le genre, et se retrouve programmé à Nantes, les habitudes ont la vie dure, un dimanche soir. En maître du plan-séquence, Somaï en profite pour enregistrer en temps réel l’acte sexuel, ce qui le précède, ce qui le suit. On sent la patte d’un artiste qui ne fait pas des films pour faire bander les gens : le film n’est pas franchement excitant, trop occupé à chercher des manières d’inclure l’acte dans une mise en scène, un reflet bien cadré, un travelling arrière, un plan fixe qui attend, pour couper, que la femme se soit endormie sous son partenaire lourd comme un cheval mort. La couleur des corps se trouve ternie par le vieillissement de la pellicule, l’histoire de Tetsuro et Nami ressemble à un ancien conte plus qu’à une friandise érotique. On connaît les lubies des japonais en matière de pornographie, croisées cet été dans le faussement dandy Guilty of Romance, de Sono Sion : les femmes sont à la fois des anges et des putes -pérennité du mythe de la geisha, encore- et tout un pan de leur cinéma érotique ne se nourrit qu’à cela, à l’idée que le plaisir naît de la chute, de la déchéance des nuages aux draps, des nuées à la sueur. D’où la récurrence de scènes de viol plus ou moins consenti, où la femme se débat pour mieux accomplir un de ses fantasmes. L’une des premières scènes de Love Hotel montre Tetsuro menottant Nami, lui arrachant ses vêtements en la battant, un couteau à la main, tout en lui promettant qu’elle ne partira pas vivante. C’est le début de leur histoire d’amour. Sans morale pour rendre l’idée ignoble, ne reste qu’une illustration plutôt forte des puissances de la transgression, du plaisir né de la douleur -qu’on avait croisé aussi, il y a deux ans, dans Les nuits rouges du bourreau de jade, film hong-kongais cette fois.

Somaï s’intéresse à la naissance des liens chimiques entre un corps et un autre, observe leur attirance, leur assoupissement, leur arrachement. Plutôt coréen en cela, dans sa façon d’enfermer le film dans un appartement et d’enregistrer les bribes d’heures d’une vie de couple. On reste cependant décontenancé par le statut bâtard du film, qui n’a de porno que le nom - aucun sexe à l’écran, jamais. Les acteurs nus se contorsionnent afin de toujours garder la cuisse devant les pudenda, et s’ils se ratent, une goutte de buée apparaît sur l’écran, floute la zone interdite. On imagine que c’est la présence de poils qui perturbe le public nippon (l’un des personnages souligne, à un moment donné, sa découverte d’un poil pubien solitaire au fond des draps, l’horreur) : on ne voit pas plus de poils que de sexes dans Love Hotel. Mais l’apparition intrusive de la goutte d’eau sur l’objectif situe la caméra dans un régime de voyeurisme étrange. Qui filme longuement toute la périphérie du sexe, jusqu’aux kleenex omniprésents pour s’essuyer après-coup, mais se trouble dès qu’apparaît le coeur du sujet. Résultat : on ne voit plus que la goutte d’eau, qui sursignifie le tabou. Plus qu’une marque de censure, peut-être le dernier raffinement érotique. La pseudo erreur technique cache ce qu’on ne saurait voir, et romance la chose, inverse exact des enfers du cinéma contemporain chez Gaspar Noé par exemple, qui dans Irréversible ajoute un pénis en images de synthèse à son violeur artificiel.

À suivre...

par Camille Brunel
vendredi 14 décembre 2012