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Une autre brève histoire des Cahiers du cinéma

En 2006, la New Left Review publie un article signé Emilie Bickerton à propos des Cahiers du cinéma ; le titre résume la thèse de fond : « Adieu to Cahiers ». On pouvait y lire que la revue de Bazin et Daney avait été un lieu de combat critique pendant les trente premières années de son histoire et que, à partir des années quatre-vingt, elle était devenue un organe de support plus ou moins a-critique du cinéma français. En 2009, cette thèse est devenue un livre : A Short History of Cahiers du cinéma [1]. En langue anglaise, rédigés par une jeune chercheuse inconnue, notamment dans le monde de la critique, l’article d’abord, le livre ensuite ont été plus ou moins ignorés en France. Pas dans le monde anglophone, où ils ont circulé et suscité quelques réactions, dont celle de Bill Krohn, que nous publions ICI dans sa première traduction française.

Cette imperméabilité relative entre mondes anglophone et francophone confirme d’ailleurs la thèse du livre : la revue qui avait en effet su établir un lien mutuel avec le cinéma hollywoodien se réconforte en s’isolant dans ses frontières culturelles. La némésis ne manque pas d’ironie : l’année de publication du livre, la revue – qui depuis 1998 appartient au groupe Le Monde – est vendue au groupe anglais Phaidon Press.

En 2012, une édition française de A Short History a paru aux Prairies ordinaires [2]. La courte histoire s’arrêtait au début de 2009, un chapitre (« Digital horizons ? » pp. 129-131) évoquait brièvement la mise en vente des Cahiers et la tentative de reprise de la part du duo constitué par Emmanuel Burdeau, rédacteur en chef de la revue (2004-2009), et Thierry Lounas, ancien rédacteur, producteur, distributeur et éditeur. Duo épaulé par une grande majorité de la rédaction d’alors (dont nous qui signons ce texte) et une partie importante du monde du cinéma et de la critique proche des Cahiers. Pour l’édition française, l’auteur a ajouté quelques phrases sur les années 2009-2011.

Répétons-le : la thèse fondamentale de Bickerton concernant les Cahiers, dans ses grandes lignes, est plutôt correcte. Independencia l’a par ailleurs formulée à plusieurs reprises : Serge Toubiana a transformé la revue qui avait eu le courage d’attaquer le cinéma de la Qualité française en un magazine d’appui du cinéma français d’auteur.

Mais cette thèse, qui a sa place dans un pamphlet, entrave le travail de l’historien. L’histoire des Cahiers est plus complexe que Bickerton ne la raconte. Et mériterait d’être racontée plus sérieusement.

Elle a sans doute raison de ne pas donner trop d’importance au dernier segment de cette histoire : la tentative de reprise ratée par Burdeau et Lounas. Dans l’économie de son objet et de sa démonstration, cela n’aurait pas eu de sens. L’« Adieu » fut consommé en 1980, et l’échec de Burdeau-Lounas ne vaut, à ses yeux, qu’en ce qu’il confirme, une fois de plus, l’irréversibilité de la pente prise.

Aussi, l’historien travaille sur les sources. Et cette affaire est bien trop récente pour entrer dans les livres d’Histoire. Cependant, dans la mesure où elle concerne aussi la naissance d’Independencia, elle a à nos yeux le droit d’être racontée. Il nous est arrivé de nombreuses fois de reconstruire les moments de la reprise. Notre point de vue sur l’affaire. Quelles résistances le projet de reprise a rencontrées, pourquoi il n’a pas abouti. Ce travail risque d’être long. En attendant le premier épisode, nous invitons le lecteur à lire le texte de Bill Krohn, publié en réponse au livre de Bickerton.

par Eugenio Renzi, Antoine Thirion
vendredi 1er février 2013

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