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Skywalker

alias : le marcheur du ciel

Contrairement à mes habitudes, ce matin, en arrivant à la Shadothèque, je suis passé par le bureaux de mes employés et j’ai lancé un très amical : « ça va, mes enfants ? ». Ils ne s’attendaient pas à tant de bonhommie de la part de Shad. Il est vrai que j’étais de bonne humeur. J’avais une raison particulière de l’être. Mon actrice préférée, Lisette Babacooloche, Baba pour les proches, devait me rendre visite. Cette grande dame du cinéma français a pour elle toutes les qualités de la star internationale. Or, certains disent qu’elle ne tient pas l’alcool. C’est complètement faux ! Je l’ai vue défier ce vieux biberon de Bete Duvice et l’emporter au bout de trois bouteilles de fine... C’était dans la villa de John Manqueaucunvice, une soirée d’il y a précisément trente ans, Baba n’avait encore rien tourné d’important, mais Shad avait déjà capté son potentiel. C’est moi, après cette soirée mémorable, qui aie eu l’idée de la lancer dans le grand businness et depuis on fête l’anniversaire tous les ans. Sachant qu’elle allait venir à la Shadothèque et en bon souvenir de sa victoire sur Bete Duvice, j’avais fait monter une bouteille de Kirloskaya, sa marque préférée... C’est pourquoi, quand mes shadofils m’ont répondu : « quelqu’un vous attend dans l’aquarium » – c’est ainsi qu’ils appellent la mezzanine, allez savoir pourquoi –, Shad ne se doutait pas qu’il ne s’agissait pas de Lisette Babacooloche mais d’Olivier Kissmyass.

Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire là ? Il m’a expliqué que Baba, étant indisposée, l’avait prié de venir à sa place... Ce gars-là, il se croit malin, mais Shad c’est trente cinq ans de métier. Je n’ai pas cru à un seul mot de son blabla. Je me suis servi un verre de la fameuse fine. Pour le coup, elle avait un sale goût, mais ce n’était pas l’alcool, c’était ma bouche. Je lui ai dit : « qu’est-ce que tu veux ? » Et l’autre con : « qu’est-ce que tu bois toi ? ... je prends la même chose ». Alors je me suis retourné, je l’ai regardé droit dans sa tronche de gamin, qui à chaque fois me fait penser à la femme de Fellinou, et lui ai répété la question... Il ne s’attendait pas à ce genre de Shad, le Shad buté, le Shad des mauvais jours auquel les employés de la Shadothèque n’osent pas adresser la parole... Alors il a joué franc jeu. Pas con. Il m’a dit : « Tu sais, Kiss Myear sort demain... Jean-Michel va à nouveau expliquer au monde entier que c’est le plus grand film de l’histoire du cinéma... Tu ne pourrais pas intervenir pour lui demander de faire un texte un peu plus calme ? » J’ai failli renverser mon verre sur ma chemise Armaninou. Je me demande comment tous ces gens vont faire une fois que Shad ne sera plus là... J’ai regardé le panorama. Il faut vraiment être fort pour avoir l’air de regarder le panorama à Bercy. Mais Shad est très fort. J’ai siroté tranquillement ma fine, comme si j’étais en train de réfléchir... alors que tout était déjà réfléchi.

Soudain, je lui ai dit : « Olivier, sais-tu que tes films sont vraiment nuls ? » Il le savait. « Ah, et tu sais pourquoi ? » Ça, non, il ne le savait pas. Et bien, j’aurais pu lui expliquer... Mais il se trouve que j’avais plutôt envie de lui raconter l’histoire de comment Jean-Miche est devenu Skywalker. Ça, pour le coup, il le savait fort bien – puisqu’il était présent, peut-être l’avait-il oublié sinon il ne serait pas venu m’embêter... Bref, je lui ai rappelé l’affaire qui date du début des glorieuses années 80. Il n’a pas osé m’interrompre. On était au comité de rédaction de la Revue, Kissmyass venait juste de sortir son premier film et quelqu’un avait eu la présence d’esprit d’amener la presse. L’article dans Le Mondain, signé Jean-Michel Hobbit, était dithyrambique et complètement creux. Un truc dans le genre : c’est le plus grand film de l’histoire du cinéma car c’est du cinéma car ce n’est pas de la télé... Bref, du grand charabia de chez Jean-Michel Hobbit. Tout le monde se payait la tête de Kissmyass et je voyais bien que ce dernier n’allait pas tarder à exploser car, contrairement à l’image qu’il aime donner de lui-même, il est soupe au lait. Alors, pour calmer le jeu, j’ai dit : « qu’il est con ce Jean-Miche... parmi tous les pseudos possibles, il pioche Hobbit... » Il est vrai que très peu de monde savait que Hobbit n’était pas le véritable nom de famille de Jean-Miche. Et là, Hénervé Grognon de sortir un de ses célèbres coups de génie : « Il s’est complètement planté, fallait choisir Skywalker ». Tout le monde pissait de rire. J’ai immédiatement compris à son expression que Kissmyass avait un peu relâché les muscles de son anus... Encore un succès de Shad. C’est comme ça qu’Hobbit la Jean-Miche est devenu Jean-Michel Skywalker.

par Shad Teldheimer
mardi 19 août 2014