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Mektoub my love poursuit le grand projet kéchichien d’une socio-anthropologie des corps désirés. Il y est à nouveau question d’un corps qui polarise tous les regards, corps encore une fois féminin et, plus important, populaire.

S’il est en effet une frontière qui ne se franchit pas, que rien n’efface ni ne brouille, c’est celle qui sépare le peuple, toujours vigoureux et sain, du bourgeois qui les observe. Entre regardé et regardeur se joue une partition sociale toujours vérifiée, une lutte des classes du regard qui donne sens au récit. La lutte tourne invariablement à l’avantage du peuple, chaque fois incarné par une figure féminine (Sara Forestier, Hafsia Herzi, Yahima Torres, Adèle Exarchopoulos et désormais Ophélie Bau). Mais cette victoire ne va pas sans une mauvaise conscience de la part du regardeur, qui la constate et l’assiste - le cinéaste n’étant, pour son malheur, qu’un autre regardeur.

De cette amère et parfois rageuse vérification, Mektoub my love est a priori dépourvu. Kéchiche lui substitue de manière volontariste un rayonnement. On parle plusieurs fois de lumière et de soleil dans Mektoub..., qui s’ouvre sur deux citations s’y rapportant, l’une de la Bible et l’autre du Coran, preuve que le thème doit transcender le récit comme les différences culturelles. Dès le début, des lens flare viennent attester que la terne grisaille qui domine la photographie du film doit faire la place à une lumière venue d’en haut. Mektoub... trouve son acmé dans une séquence où les rayons du soleil couchant préparent une illumination d’une autre nature : celle de la naissance de deux agneaux couronnée par une sonate de Bach.

Car le film tout entier s’organise comme un rayonnement. Au lieu de la confrontation habituelle entre un bon corps et un mauvais regard, Mektoub... dispose plusieurs corps désirés autour de celui d’Ophélie. A la place du regardeur déçu et vengeur dont Léa Seydoux fut dans La Vie d’Adèle la figure expiatrice, Amin est un observateur plus empathique que profiteur, photographe et cinéaste mais seulement apprenti, ne désespérant pas encore de vivre vraiment sa vie. Mektoub my love est donc en apparence un film aussi heureux que lumineux.

D’où vient alors que l’on éprouve devant Mektoub... la même gêne que devant les précédents opus kéchichiens ? Ce n’est pas seulement l’insistance avec laquelle s’affichent vulgarité et misogynie qui rebute, mais que cette vulgarité et cette misogynie soient ici présentées comme des caractères populaires. Au lieu d’effacer la grossière partition sociale des films précédents, la forme du rayonnement la fait éclater. Ceux qui veulent faire asseoir "la petite" sur leurs genoux comme celles qui les tancent et les rabrouent affectueusement sont du peuple, et leur vie est une célébration qui ne souffre aucune culpabilité. Et celui qui se trouve moins à l’aise avec ces cérémonies plus ou moins obscènes, Amin, est le premier à admirer cette vitalité quelque peu grotesque. Même effacé et amical, le regardeur entérine la partition qui structure tous les désirs et du même coup toutes les vies.

Pour qui s’intéresse aux voix, langues et accents, Mektoub my love est un film improbable sinon désinvolte : accent du sud de la France, accents tunisien et pied-noir se mêlent au sein d’une même famille, tout le monde a des notions d’arabe et une ancienne Miss Besançon parle couramment catalan. Seule compte l’exposition pour l’œil des corps animés de désirs, réduits à leur plus simples expressions : toucher, enlacer, embrasser. Là se joue la plus évidente et donc la plus bête des idées du peuple, et son corolaire artistique : la proximité des corps en guise de réalisme et le naturel comme fétiche.

par Guillaume Bourgois, Martial Pisani
samedi 14 avril 2018

Mektoub my love : Canto Uno Abdellatif Kechiche

Avec : Shaïn Boumedine (Amin) ; Ophélie Bau (Ophélie) ; Salim Kechiouche (Tony)

Scénario : Abdellatif Kechiche, d’après La Blessure, la vraie de François Bégaudeau

Sortie : 21 mars 2018

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