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Bienvenue à bord  de Eric Lavaine

Toqué, coulé

1.6

Il y a des films qui semblent dire au critique « Ne me touche pas. Tes outils, critères, références sont inconciliables avec ma vocation qui se pose d’emblée comme pur divertissement – tu ne trouveras en moi aucune image par laquelle entrer ». Mais le critique est pervers, comme l’enfant qui casse un jouet pour savoir comment il marche, parce que dès le début, ce jouet ne l’a pas amusé.

Une série de marivaudages sur un paquebot mouillant dans les îles des Caraïbes : sur le papier, cela ressemble à une nouvelle croisière sur le bateau de Film socialisme. Rien à voir. Ici, on n’assiste pas à une remontée du siècle, mais à sa dissolution dans la platitude d’une image sans profondeur et d’un scénario sans surprise. Comédie française oblige, c’est l’histoire d’une vengeance sentimentale : Isabelle (Valérie Lemercier) veut se venger de son amant/patron qui la largue et la vire d’un même mouvement juste avant le départ du paquebot qui signe le voyage inaugural de sa compagnie. In extremis, elle engage Rémy Pasquier (Franck Dubosc) comme animateur, luron stupide mais au grand cœur, en espérant qu’il sera un agent involontaire du chaos. Heureusement, une morale bien connue (la même que celle du Dîner de cons) fait de l’idiot un ange, et Rémy passe du rôle de perturbateur à celui de révélateur, catalysant les transformations sentimentales : les couples se recomposent, Rémy, l’être bon, qui a un cœur d’autant plus grand qu’il n’a pas de cerveau, arrive à séduire la commandant de bord (belle italienne de marbre, l’autre face de l’angélisme), et tous trouvent leur bonheur, sauf le patron, qui perd tout. Là encore, faire du patron le mouton noir, l’être négatif, est un trait bien français ; mais le patron n’est jamais critiqué que du point de vue moral – c’est nécessairement une ordure, sans qu’on sache s’il est ordure avant d’être patron ou le contraire – et jamais en tant que capitaliste.

Le cinéma comique français, c’est son malheur, n’hérite pas des saltimbanques, des mimes et des forains, encore moins du burlesque américain, mais du théâtre de boulevard du XIXe. Le corps n’y est jamais un enjeu, sinon comme moyen d’une séduction grossière (dans le film, les plans insistants sur les fesses de la commandant ou les seins de Lemercier). Pas de gags physiques, mais des bourdes mentales, et des coucheries un peu partout, parce que sans sexe, en France, on ne rit pas. C’est un comique "logocentriste" : seuls les traits d’esprit, les quiproquos, les sous-entendus et les logorrhées sont à même de nous chatouiller les zygomatiques. Et ces attributs comiques y sont toujours superposés à des fonctions sociales : au fond, on ne rit pas d’un être, mais d’un socius. Chaplin, lui, avait choisit le tramp non pour produire un comique de la misère, mais parce qu’il avait trouvé dans cette figure le moyen de définir une humanité générique. Alain Badiou, dans un petit texte drôle et intelligent, « Notations interrompues sur le film comique français » [1], l’a bien cerné : « Cinéma de l’éternité du social. », et en même temps, du régionalisme - d’où la gloire de Bienvenue chez les ch’tis. Finalement, on rit d’un état de la France plutôt que d’une condition humaine. Un peu comme le public populaire du XIXe siècle allait au vaudeville pour jouir d’une sorte de catharsis qui lui offrait une vengeance sociale sublimée tout en le maintenant dans sa misère. Ce n’est pas pour rien que Dubosc, dès le début, se présente comme un précaire, un paumé : cela doit justifier sa bêtise, tout comme, implicitement, sa bêtise justifie la misère de beaucoup. Lemercier et Darmon, eux, sont middle class, et tout leur comique repose sur des perturbations de la sexualité (ils finissent d’ailleurs ensemble, selon une loi d’équilibre qui doit venir résorber l’éphémère entropie sociale). Le patron fait rire de son inhumanité trop humaine, entre L’avare et George Dandin version beauf (il finit cocu, suprême vengeance du film sur la réalité). La rigidité des rôles comiques renvoie au fond à un partage inamovible des rôles sociaux. Aussi, si le film s’autorise quelques allusions humanistes – un court passage sur le crime qu’a été l’esclavage, ou Dubosc déclarant que son voisin sri-lankais ayant beau ne pas avoir de papiers, « il est français » – il est de bout en bout des plus réactionnaires.

Le comique français, depuis Les bronzés, semble avoir quitté la cour d’immeuble, son lieu de prédilection jusque ici, pour les rivages du tourisme. Dubosc est censé être un Gentil Organisateur, un comique non plus troupier mais salarié. Le Club Med, par sa clôture (le schéma du paquebot obéit ici à la même logique), constitue la référence ultime de ce cinéma (voir par exemple la bande-annonce du prochain film de Clavier, On ne choisit pas sa famille). Club Med qui, à ses débuts, a été inventé par des trotskytes, et qui aujourd’hui vient dessiner la forme d’une autre communauté idéale, celle d’un melting-pot social dans lequel les différences statutaires sont oubliées en même temps que conservées. C’est un autre moyen de neutraliser ce qu’il faut bien appeler la « lutte des classes ». Comme quoi le rire proprement français ne se déploie que sur fond d’aliénation.

Selon un vieil adage de la critique maoïste, le cinéma qui prétend exclure d’emblée la critique l’appelle d’autant plus.

par Gabriel Bortzmeyer
jeudi 13 octobre 2011

Bienvenue à bord Eric Lavaine

France ,  2011

Avec : Franck Dubosc (Rémy Pasquier), Valérie Lemercier (Isabelle), Gérard Darmon (Richard), Luisa Ranieri (Margarita Cavallieri), Lionnel Astier (Jérôme Berthelot), Elisa Servier (Caroline Berthelot).

Durée : 1h30

Sortie : 5 octobre 2011

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