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La Reine des neiges  de  Chris Buck, Jennifer Lee

Les rencontres d’après-midi

4.8

Déchet post-moderne : ces mots, qui concluaient notre critique des Rencontres d’après minuit, peuvent ouvrir celle de La Reine des neiges. Non plus un dessin animé mais l’image d’un dessin animé, ou les personnages chantent, dansent, pleurent et s’amusent avec la régularité d’automates. Le sujet du film devient alors le vide : absence de couleur d’un royaume couvert de neige, manque affectif laissé par la mort des parents et le rejet de la soeur… Autant de ficelles un peu grosses, mais pas inintéressantes, d’autant que les volutes et les cristaux plats qu’appliquent sur le blanc les ordinateurs, et la fougue avec laquelle les petites machines accomplissent leur mouvement, produisent un objet suffisamment dense pour faire diversion - ou, plus simplement, divertir. Après les cheveux numériques de Raiponce, les robes font de La Reine des neiges une étude de drapés en 3D (mobile/immobile, rigide/léger – encore une histoire de gravity), sans parler de la numérisation de la neige et de la glace, le film reprenant à son compte, et en 3D, les effets des fées du givre dans Fantasia, comme avaient été repris dans le film de Tim Burton quelques idées tirées du dessin animé d’Alice au Pays des Merveilles, et comme devraient l’être des séquences de La Belle au bois dormant pour son adaptation au cinéma prévue pour 2014, Maléfique, avec Angelina Jolie.

L’argument officiel du film, c’est une nouvelle d’Andersen. Quelque part en Scandinavie, deux sœurs jouent ensemble, puis l’une blesse l’autre. La grande finit névrosée : tout ce qu’elle touche gèle. La voilà partie se faire plaisir toute seule dans un château de glace où elle devient une sorte d’über-Barbara Streisand caractérielle – c’était déjà le cas de la marâtre de Raiponce, personnage outrageusement sexualisé dont les excès de jeu tenaient autant du toon que de la diva. La petite sœur, de son côté, se jette sans discernement sur tout ce qui passe. Elle est animée comme un mélange de Zooey Deschanel, d’Ariel la Sirène et de Kristen Wiig ; en slapstick, elle ne s’en sort pas mal, et les animateurs lui accordent clairement leur préférence : comme le long plan sur la fillette de Toy Story 3, on retrouve un plan fixe assez long sur la jeune femme au réveil, et toute l’animation se concentre sur le visage – les cheveux, immobiles, contribuent à diriger le regard sur le visage qu’ils encadrent comme si ce dernier était un tableau. De moins en moins d’intrigue et d’aventure, de plus en plus d’amour des détails. Nouvelle donne ? Les films Disney serviraient moins à générer des jouets que des musicals sur Broadway. En concurrence directe avec les films de Guillaume Gallienne et de Roman Polanski, La Reine des neiges est avant tout un moyen de transcender les contingences de la représentation sur scène.

La Reine des neiges concentre donc son action sur les pixels qui s’agitent dans un désert blanc où la 3D, volumes et relief, n’a jamais semblé aussi plate – ce qui n’est pas un reproche (d’où la présence de Mark Henn au générique, animateur, véteran de Disney, spécialiste de la 2D). 20 ans après Toy Story, au milieu d’un marché du dessin animé 3D toujours plus varié, Disney a trouvé le moyen de se démarquer de Dreamworks, BlueSky et Sony, plutôt branchés Tex Avery, en allant vers une sorte de classicisme revendiqué qui éteint les couleurs et ralentit les gestes. On tient là le dessin animé 3D le moins énervé depuis longtemps, moins tape-à-l’oeil que Raiponce ou Rebelle. Le plus regrettable est aussi le plus intéressant, c’est à dire l’artificialité totale avec laquelle sont amenés les passages chantés, et la boîte à rythme derrière certains d’entre eux. Et, avec la boîte à rythme, toutes les enflures du mélo pour enfants, poussière de fée et compagnie, même si son honnêteté difforme lui rend des atours plus séduisants.

par Camille Brunel
vendredi 6 décembre 2013

La Reine des neiges Chris Buck, Jennifer Lee

États-Unis ,  2013

Avec : Kristen Bell, Idina Menzel, Jonathan Groff.

Durée : 1h42min.

Sortie : 4 décembre 2013.

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