JPEG - 275.8 ko
spip_tete

Broken  de Rufus Norris

Galère

1,5

Ce texte a paru à l’origine pendant le dernier Festival de Cannes, où Broken faisait l’ouverture de la Semaine de la critique.

Au premier coup d’œil, Broken a des qualités. Pas dans l’innovation ; dans la construction bien maîtrisée d’un certain charme britannique très en vogue ces dernières années mais dont les atouts – pour la plupart – n’ont pas perdu de leur fraîcheur : plans un peu longs, jolies lumières, flashbacks poétisants, odes à l’enfance, et surtout cette musique légère, restée du côté clair de la mélancolie. Cela reste assez gracieux sans trop en faire, et, au début, se laisse voir.

Sous le joli vêtement, du vide : une intrigue chorale aux ressorts éculés, centrée sur le personnage d’une petite fille, Skunk (Eloïse Laurence), atteinte de diabète de type A, dont la mère est partie, et dont le père (Tim Roth) est la perfection même. Autour, les voisins dansent une ronde manichéenne : le veuf père de trois filles, sévère par passion, permissif par bêtise. Les trois filles, trois méchantes, trois apprenties traînées, prennent Skunk pour bouc émissaire. Le voisin un peu simplet, que l’on soupçonne d’être pédophile, lui qui est si gentil, si faible.

Déjà vu, tout cela. La maladie de l’enfant comme nœud de l’angoisse (Panic Room, David Fincher, 2002), la diabolisation du voisin-pas-comme-les-autres (Little Children, Todd Field, 2006), le père plus que parfait (Contagion, Steven Soderbergh, 2011)… La fin seule, véritable apocalypse dans tous les sens du terme, exécute la moitié des protagonistes en temps record, et grâce à une convergence de circonstances absolument invraisemblable, parvient à surprendre au sens sportif du terme : on s’étonne de voir une si belle chute après s’être lancé de si bas.

Broken offre l’un des exemples les plus terrifiants d’un type d’errance ravageur : l’élection d’une matière première absolument médiocre, dont on ignore si le réalisateur – pour les raisons les plus obscures – y avait sincèrement sacrifié bon goût et jugement, ou s’il avait cru, dans un accès d’orgueil que l’on qualifiera charitablement de téméraire et qui n’est que crétin, pouvoir le transcender au point d’en faire un beau film. L’un des plus illustres exemples en est le sinistre Lovely Bones de Peter Jackson, film embarrassant comme on en a rarement vu, adapté d’un roman à succès mettant en scène le fantôme d’une fillette violée et assassinée déclamant sa détresse à coups de métaphores kitsch remplies de fleurs.

Tout cela serait trop mauvais pour poser véritablement problème sans cette question de morale. Le film se veut si joli, si léché, si respectueux de son code de douceur maintenue que l’on en vient à se dire, devant la boucherie finale, que toute cette délicatesse n’était qu’un alibi, censé donner le droit de raconter des horreurs et de s’y vautrer, sous le saint patronage du « on pourrait faire bien pire ».

par Noémie Luciani
jeudi 30 août 2012

Broken Rufus Norris

Avec Eloïse Laurence, Tim Roth, Cillian Murphy, Zana Marjanovic, Robert Emms

Scénario : Mark O’Rowe, d’après Daniel Clay

Image : Rob Hardy

Montage : Victoria Boydell

Producteurs : Tally Garner, Bill Kenwright, Dixie Linder, Nick Marston

Production : BBC Films, Cuba Pictures, Bill Kenwright Films

Durée : 1h30. Sorti le 22 août 2012.